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Le Poivre : Portrait d’une égérie déchue par Olivier Bouillère

06 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

Révélé par « Rétro » (POL, 2008), Olivier Bouillère poursuit dans la veine de la machine à remonter le temps avec « Le Poivre », qui, comme le premier opus, se déroule au cœur des années 1990. Fresque à la fois glamour et triste autour du come-back en pointillés d’une star des années 1960, « Le Poivre » confirme le talent de son auteur. Sortie le 22 août 2012.

1993 dans le bassin d’Arcachon. Ancienne Star du cinéma et de la chanson qui avait pour image de marque ses longues robes élégantes, Lorraine d’Argeval vient de se séparer de son mari et revient auprès de ses amies d’enfance pour voir la mer. Alors qu’elle avait tout arrêté, quinze ans auparavant, pour épouser ce grand magnat de l’industrie chimique, le divorce semble l’avoir achevée et cette femme de 53 ans, belle encore, fait montre d’une très grande fatigue de vivre. Mais l’été est mouvementé : un jeune homme de 17 ans croisé à Paris, Iohan, a fait tout le chemin et pris de gros coups de soleil pour retrouver Lorraine. Et l’ancienne diva rencontre un jeune réalisateur d’avant-garde qui désire la faire tourner à nouveau, Benoît Cazot. Une fois l’été passé, Lorraine ne perd absolument pas ses deux soupirants, qui sont tous les deux gays. Iohan s’installe quasiment avec elle dans la partie du vieil appartement de l’avenue Georges Mandel que lui a laissé son mari. Et avec Io, l’agent historique de Lorraine, Benoît monte un plan de bataille pour relancer la star : non seulement le film, mais également la scène pour laquelle il lui écrit de nouvelles chansons…

Portrait d’une star mystérieuse, cultivée,très égoïste et articulée autour du spleen du temps qui passe, « Le Poivre » évoque dans sa première moitié Silvana Mangano passant comme une ombre sur la plage du Lido dans le « Mort à Venise » de Visconti. Autour de cette Lorraine aussi talentueuse que malheureuse gravitent une série de personnages aussi solitaires et angoissés par le temps qu’elle-même : la productrice au grand cœur accrochée à son chien, le producteur richissime mourant d’un cancer du poumon, l’adolescent un peu perdu s’accrochant à l’aura fanée de la star et le réalisateur talentueux tournant ses films à l’envers, quitte à plonger au fond du gouffre pour trouver du nouveau. La seconde partie du livre se détache un peu des états d’âme de la star pour donner à voir les grouillements de tout ce petit monde déjà perdu. Parmi eux, seul carnassier victorieux, il y a le grand méchant loup abusant sexuellement, émotionnellement et financièrement de tous : l’ex-mari, d’autant plus sexy que plane sur lui la réputation de meurtrier. Roman résolument gay avec une nostalgie tournée à la Proust, des scènes de partouzes assez violentes et cette terreur du temps qui passe, « Le Poivre » peint surtout une nature humaine très dure, qui ne laisse la place qu’à deux camps : les dominés et le dominant. Un continent noir, donc, que ce texte, présenté dans un style d’une musicalité et d’une précision éblouissantes.

Olivier Bouillère, Le Poivre, P.O.L., 320 p., 18 euros.

« Ce n’est pas du tout pareil d’avoir vingt-cinq ans. A vingt cinq ans elle croyait aux choses, elle était attachée à ce qu’elle allait devenir ou accomplir. Maintenant ça n’aurait plus de sens. Quelque-chose est usé dans l’importance même du monde« . p. 15.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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