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Le monde de droite à gauche

Le monde de droite à gauche

03 octobre 2011 | PAR La Rédaction

J’apprends l’hébreu, sixième roman de Denis Lachaud, met en scène un adolescent cherchant sa place dans le monde à travers la langue du Livre.

L’apprentissage des langues étrangères ouvre à l’exploration intime de Denis Lachaud des univers fascinants. Dans J’apprends l’allemand, son premier roman paru en 1998, l’auteur et metteur en scène faisait de cette découverte le point de départ d’une quête des origines chez un jeune enfant d’origine allemande, rattrapé par une histoire familiale sombre. Clin d’oeil évident à ce roman d’apprentissage d’une rare sensibilité, J’apprends l’hébreu, son sixième livre, reprend ce prétexte linguistique pour aller à la rencontre de l’ailleurs, de l’insondé. Frédéric, son personnage principal, est un adolescent, qui à la veille de sa majorité, suit ses parents en Israël où le travail de son père le conduit. Après Oslo et Berlin, où a vécu la famille auparavant, ce déracinement à Tel Aviv, dans un pays qui lui est totalement inconnu, contraint celle-ci à trouver de nouveaux repères. Pour Frédéric, qui s’éloigne chaque jour davantage de ses parents et de ses deux petits frère et soeur, et peine de plus à plus à communiquer, l’immersion dans l’hébreu constitue une révolution qui lui offre un nouveau point de vue inattendu sur le monde.

«J’apprends à lire et à écrire.
De nouveau.
Comme à six ans.
J’ai six ans de nouveau. Je me souviens de mes six ans. Je me souviens des mots écrits commençant à véhiculer du sens quand je feuillette mes livres. Je me rappelle que tout change au moment où je cesse de regarder uniquement les images. Je ne pensais pas revivre un tel miracle deux fois dans ma vie, je suis bouleversé, merci. »

Le monde qui se déploie sous les yeux neufs de Frédéric apporte avec lui ses personnages, plongés dans éternel exil: Mme Lev, la voisine, une ancienne déportée originaire de Berlin, qui a abandonné sa langue maternelle, et Mme Masri, contrainte de fuir l’Egypte pendant les années 1950. Théodore Herzl, qui apparaît ici sous les traits d’un ami imaginaire, revient régulièrement rappeler au jeune homme la nécessité pour les juifs d’avoir un Etat à eux. A la lumière de cet enseignement, et en quête de sa propre place dans le monde, Frédéric sonde ceux qui semblent avoir trouvé la leur. Les passages où, dictaphone en main, il interroge les Israéliens de la rue sur ce qui fait leur « territoire », sont les plus convaincants, en ce qu’ils amènent à réfléchir à la question des frontières intimes, au-delà desquelles se révèlent et s’éprouvent les fragilités de chacun.
Support de ce récit où les rapports entre parents et enfants sont dépeints sans indulgence, la langue qui se lit de droite à gauche offre une nouvelle perspective. Une promesse de libération à soi-même qui peut toutefois mener jusqu’à la perte. Moins convaincant que J’apprends l’allemand, J’apprends l’hébreu pose du moins efficacement une question essentielle: comment peut continuer à vivre l’être qui perd sa langue maternelle?

Ariane Singer.

 

Extrait :

« Leçon après leçon, je découvre la structure de la langue, j’apprends ce qui structure la nation qui la parle. Aujourd’hui, le livre me révèle qu’en hébreu, le verbe être ne se conjugue pas au présent. Etre, au présent, ça n’existe pas, non.
On peut être au passé, on peut être au futur, mais pas au présent.
L’hébreu est la langue qui sait qu’on ne peut pas être au présent. »

Denis Lachaud, J’apprends l’hébreu, Actes Sud, 237p. 18,50€

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