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La soeur de Sándor Márai : mystique, maladie et musique

06 octobre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Après L’étrangère, l’an dernier, Albin Michel continue à publier des volumes de l’immense œuvre de l’écrivain hongrois Sándor Márai. Tombé dans l’oubli après son exil de Hongrie en 1948, Márai connaît un regain d’intérêt croissant depuis les années 1990. A côté de ses pièces de théâtres, désormais souvent jouées en France comme « Les Braises » (parution française 1995), son œuvre romanesque est la finesse psychologique même. Toujours traduit par l’excellente Catherine Fay, « La soeur », dernier roman publié par Márai avant son exil de Hongrie (1946), met en scène la maladie étrange et très psychologique d’un grand musicien. Sortie en librairies le 10 novembre 2011.

Dans une auberge d’un coin perdu d’Europe, le narrateur reconnaît le grand musicien Z., disparu des scènes européennes depuis quelques années. Z. est un homme plein de retenue, qui déteste écouter de la musique, surtout populaire, et qui interagit peu avec l’ensemble des gens en villégiature dans cette petite pension. Le suicide d’un couple adultère pousse cependant la maestro à se rapprocher du narrateur et à entamer avec lui une conversation plus intime sur la passion, la musique et Dieu. Quelques mois plus tard, le narrateur apprend la mort de Z. et reçoit par la poste, sans un mot d’explication, le manuscrit que celui-ci a consacré à son étrange maladie. Touché par un chagrin d’amour, le musicien a donné un dernier concert magistral à Florence avant de sombrer dans une longue et douloureuse  paralysie; aux frais de l’Italie, il est resté plusieurs mois alité dans un hôpital, remis aux bons soins de deux docteurs bienveillants et de quatre sœurs infirmières forcées de lui administrer de la morphine chaque nuit pour calmer ses insupportables douleurs.

Roman sur la passion et la recherche de Dieu plutôt que récit érudit sur la musique, « La sœur » crée un climat fantastique à la Hofmannstahl. Sur fond positiviste et médical, le texte se détache peu à peu des réalités pour plonger dans la psyché torturée du compositeur où la mal-être et la passion soufflent le chaud et le froid sur les élancements de la maladie. Márai parvient à transmuer cette ombre que les médecins refusent toujours de nommer en personnage principal du roman. Sorte d’épouses ou de seconde peau du peu sympathique Z., sa faiblesse et sa douleur  deviennent une forme d’expiation claire-obscure que le lecteur suit avec horreur et fascination.

 

Sándor Márai, « La sœur », trad. Catherine Fay, Albin Michel, 305 p., Sortie le 1O novembre 2011.

« ‘Je pense seulement que l’homme est infini, répondit-il cordialement. Plus infini que la maladie et tout ce qui lui arrive. Mais il n’est pas aussi infini que Dieu, Celui qui l’a abandonné' » p. 161.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

8 thoughts on “La soeur de Sándor Márai : mystique, maladie et musique”

Commentaire(s)

  • Bonjour, merci pour cette belle présentation du roman de Sandor Marai ! Permettez-moi de signaler quelques erreurs : S.M. n’est pas tombé complèetemnt dans l’oubli après son exil en 1948 de Hongrie. Il a continué à écrire en hongrois (!) et beaucoup ! Mais à l’étranger, dans une maison d’édition hongroise. Ses livres ont été traduits un peu partout, certains avec beaucoup de succès comme « La Conversation de Bolzano » en Allemagne, mais sans lui apporter la grande reconnaissance internationale à laquelle nous assistons depuis que Albin Michel l’a découvert au début des années 1990.
    L’oubli est venu plus tard, à partir de la fin des années 1960, quand on ne le publiait plus en langues étrangères. Mais il a continué à écrire en hongrois et ses livres circulaient « sous le manteau » car il était interdit en Hongrie sous le communisme.
    Il n’y a pas eu encore de pièce de théâtre de Marai jouée en France. En revanche, deux de ses romans ont été adaptés au théâtre comme « Les Braises » (2 fois) et dernièrement « La Conversation de Bolzano ».
    Enfin, « La sœur » n’est pas son dernier roman écrit avant son exil. De 1946 à 1948 il en a écrit plusieurs, 5 ou 6 je crois.
    Pouvez-vous m’indiquer la source d’où viennent ces erreurs ? Cordialement

    octobre 18, 2011 at 17 h 00 min
  • Yaël Hirsch
    yael

    Chère Grande lectrice, merci de tout cœur pour ces précisions!
    Les erreurs viennent de ma grande ignorance : je ne lis pas le hongrois et découvre au fil des publication françaises l’œuvre de Marai. Et encore, assez irrégulièrement. J’ai vu en effet les braises et la conversation de Bolzano au théâtre et ne me suis bêtement pas posé la question de l’adaptation. Mille fois désolée, je laisse telle quelle avec vos reprises en bas de page. Bien à vous. Yaël.

    octobre 18, 2011 at 17 h 08 min
  • FAY Catherine

    À l’aimable Yael qui a écrit l’article sur « La Soeur » de Màrai:
    Je vous remercie infiniment de cette critique du livre et aussi de mentionner la traductrice que je suis dans des termes aussi louangeurs – ce n’est pas si fréquent ! Mais je me permets cependant de vous faire remarquer une infime erreur sur mon nom – je ne m’appelle pas Catherine Fray mais Catherine Fay (sans « r »).
    Encore merci pour le compliment !
    Catherine Fay

    novembre 29, 2011 at 0 h 25 min
  • Yaël Hirsch
    yael

    Chère Catherine,
    merci de tout cœur pour votre mot et mille fois désolée d’avoir écorché votre nom ; c’est réparé grâce à la magie d’Internet et sur la critique et sur le concours. Très belle soirée et encore toutes mes plates excuses,
    Yaël

    novembre 29, 2011 at 1 h 03 min
  • alain chatre

    chere catherine fay,

    Il n’y a pas de connaissance sans amour et toutes les histoires sont des histoires d’ amour.Pourtant l’ idée que l’ amour ne suffit pas est particulièrement douloureuse.C’ est peut-etre pour cela que les coeurs ne guérissent pas d’ aimer,la neige ne guerit pas de sa blancheur et que notre besoin de consolation est inapaisable…comme devait l’être l’ infinie melancolie de monsieur SANDOR MARAI.Chere catherine cette annee encore j’ ai rendez-vous avec vous et la soeur de sandor marai confirme toute la grace de votre magnifique traduction et la pudeur de votre talent.MERCI CATHERINE.

    Semblable en cela à Svetlana Geier la femme aux 5 éléphants, vous reliez les âmes avides.Alain chatre.

    décembre 22, 2011 at 12 h 19 min

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