Livres

La mémoire des murs, de Tatiana de Rosnay

23 septembre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après le succès international de « Elle s’appelait Sarah » (120 000 exemplaires vendus et traduction en 20 langues) qui sort aujourd’hui au Livre de poche, Tatiana de Rosnay publie aujourd’hui aux Editions Héloïse d’Ormesson le roman qui a précédé celui-ci. Dans « La mémoire des murs », on trouve déjà les thèmes de la disparition des jeunes filles assassinées, et un personnage principal touchée par leurs fantômes restés dans les murs de leur dernier séjour comme une malédiction et un appel à sortir de l’oubli. La locataire devient une enquêteuse dont l’obsession peut frôler la folie.

Quand Pascaline prend possession de son nouvel appartement, 25, rue Dambre, elle croit y entamer une nouvelle vie, après un divorce éprouvant de son compagnon de 15 ans, Frédéric. Mais tout de suite, elle s’y sent mal, dès le déménagement ses nouveaux murs lui donnent de violentes nausées qu’elle ne ressent pas du tout à son bureau, où Pascaline exerce avec une grande rigueur son métier d’informaticienne. Elle ne comprend pas pourquoi jusqu’au jour, où, par inadvertance, la nouvelle compagne de son ex-mari, lui révèle qu’un meurtre violent a eu lieu dans son appartement. Elle se renseigne dans le quartier : la première des six victimes d’un tueur en série y a été violée et assassinée en 1992. Ayant elle-même perdu sa fille en bas âge, Pascaline est trop sensible à cette histoire qu’elle se met à revivre, image par image, cherchant un maximum de documentation via Internet sur les victimes et leur meurtrier. Elle décide de quitter l’appartement, mais il est trop tard : plus rien d’autre ne compte que de rendre hommage aux jeunes filles, une rose pour chacune là où elles ont fini leur courte vie dans les affres d’une violence incompréhensible. Plus rien n’intéresse Pascaline : ni son travail, ni ses amitiés, ni la possibilité de nouvelles amours. Désormais, elle s’est donnée une mission incompréhensible pour tous, mais qui la possède entièrement : racheter la faute. Tatiana de Rosnay estime que « la mémoire des murs a ouvert la porte à Sarah ».

La gémellité des thèmes est frappante, et leur traitement à la Modiano sur le mode de l’enquête donne une tension policière aux deux romans. Mais les missions que se donnent Julia et Pascaline sont de natures très différentes. Dans « Elle s’appelait Sarah », Julia « se contente » de rendre justice à la disparue, de rétablir l’ordre du monde en retrouvant son nom et sa destinée. Pascaline ne s’arrête pas là. La mémoire l’indiffère, et même pire, elle en souffre tellement qu’elle aimerait qu’elle s’arrête. L’objectif de la mère meurtrie est de réclamer vengeance. Julia était étrangère à Sarah. C’est en tant que telle qu’elle a pu mener à bien son œuvre d’anamnèse. Pascaline est liée au plus intime d’elle-même avec les six victimes et lutte contre la violence passée avec une violente présente. Seule la violence divine peut mettre fin au cycle de la violence, nous dit Walter benjamin dans son essai de 1927 : « Critique de la violence ». La violence mythique d’une mère qui venge sa fille à travers d’autres continue donc le cycle terrible et immuable des violences conservatrice et fondatrice. Cette réflexion qui permet le personnage de Pascaline est effrayante, mais peut-être encore plus poussée, plus sombre et plus humaine, que celle occasionnée par la mission réparatrice de Julia.

Tatiana de Rosnay, « La mémoire des murs », Editions Héloïse d’Ormesson, 16 euros.

« Cette même nuit, je n’ai pas pu dormir. Je suis revenue dans le salon, le chat sur mes genoux, à penser à ce qu’elle m’avait dit, maman. J’ai pensé à l’ombre noire, à ce qu’elle avait de maléfique, de puissant. A l’épouvante de ce qu’elle faisait encore naître en moi. Je me souvenais de l’immeuble des meurtres d’enfants enfouis dans ma mémoire, et de l’horreur qui se projetait sur moi quand je passais devant avec ma maman. J’ai pensé à Anna, au vertige que j’avais ressenti dans « sa » chambre, à l’endroit où elle avait perdu la vie » p. 47

Livre : Nancy Huston, L’Espèce fabulatrice
Raphaël, l’archange de l’éternelle adolescence
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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