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« La Fièvre », le premier roman d’Aude Lancelin : splendeurs et misères des Gilets Jaunes

« La Fièvre », le premier roman d’Aude Lancelin : splendeurs et misères des Gilets Jaunes

02 septembre 2020 | PAR Loïs Rekiba

En cette rentrée littéraire, Aude Lancelin, l’ex-directrice du Média et créatrice du média alternatif QG, publie aux éditions Les Liens qui Libèrent « La Fièvre », son tout premier roman. Une chronique lancinante et caustique du mouvement des Gilets Jaunes. 

Après l’essai Le Monde Libre, récompensé par le prix Renaudot, et dans lequel la journaliste soulevait bon nombre d’omertas concernant la profession de journaliste, La Fièvre se présente cette fois-ci comme une chronique lancinante et caustique des travers de notre époque, qui nous plonge dans les soubresauts du mouvement des Gilets Jaunes. Aude Lancelin raconte, en usant des multiples ressorts de la fiction, les six mois du soulèvement populaire du mouvement qui a été au centre de la ligne éditoriale de son média participatif QG. Par cette première fiction sur les Gilets Jaunes elle parvient, grâce à un talent de la plume certain, à inscrire ce mouvement populaire dans l’Histoire, en traçant des parallèles flagrants avec la période de la Commune parisienne du 19è siècle. Le roman s’attache, à travers le récit de vie de Yoann, un jeune gilet jaune originaire de la Creuse condamné par la justice pour jet de pavé lors des toutes premières manifestations, à raconter les splendeurs et les misères d’un mouvement qui était à deux doigts de faire faiblir le pouvoir.

Le récit s’ouvre sous les bons auspices de Flaubert et de Proudhon, laissant ainsi présager une déflagration romanesque, hautement politique, et à l’image de l’irruption soudaine et inattendue de ce mouvement, dont personne ne soupçonnait l’émergence. Ce mouvement, Aude Lancelin l’inscrit dans une séquence historique digne de ce nom dans et par un souffle romanesque dont elle tire définitivement bien les ficelles. Comme Mai 68, l’histoire tragique de Yoan -jeune gilet jaune Creusois dont le pouvoir n’aura eu de fait que de détruire sa vie et ses espérances par une domination symbolique outrancière- devra servir d’exemple : celui d’un homme qui, par la foule défilant tous les samedis sur les Champs Elysées au rythme d’actes dignes d’une tragédie grecque paradoxalement porteuse d’espoir et de changement pour ses principaux protagonistes, aura retrouvé une raison de vivre et même une dignité, «ce désir d’exister pour quelques instants dans la rétine des autres». On ne peut s’empêcher de penser, durant cette lecture haletante et tenaillante, à un certain sublime hugolien parsemé dans tout le récit, notamment lors des scènes de barricades des Gilets Jaunes où Yoann, ainsi que tous ses amis, apparaissent comme des réincarnations du martyr christique, venant incarner un collectif politique revivifié par les vertus de la fédération : c’était «le peuple et sa puissance en pleine lumière» qui, durant six mois, battait le pavé des Champs Élysées.

Le roman est à couper le souffle. Le style d’écriture est, quant à lui, lancinant. Il s’inscrit dans l’optique assumée d’engager quelque chose de nouveau quant à notre regard collectif sur le mouvement des Gilets Jaunes auquel Aude Lancelin confère, par le biais romanesque, une certaine superbe en le réinsérant pleinement dans le champ du politique, au sens le plus noble du terme, celui d’une tentative de reconquête personnelle et collective d’une souveraineté existentielle, quasi anthropologique. La fièvre, c’est celle que l’on ressent lorsque nos représentations communément figées sont soumises à rudes épreuves. Et Aude Lancelin parvient à la provoquer à même son récit, en faisant passer les Gilets Jaunes de l’envers du monde au devant de la scène du politique. Un proskenion jusque là dominé par « le roi Macron », dont le seul point positif semble être celui d’avoir permis, de manière non souhaitée (et non souhaitable, pour toute une frange de ses soutiens), de revigorer le désir de politique d’une classe populaire que l’on croyait sociologiquement dépassée et qui va, durant six mois, déboucher sur une véritable mise en branle des certitudes du pouvoir dans toutes ces ramifications, et parvenir ainsi à se réinsérer dans la marche de l’Histoire, pour un moment. Le romanesque d’Aude Lancelin séduit aussi par son classicisme, son ironie et son audace salutaire, dans la mesure où il parvient, avec une cohérence et un engagement certain, à mettre en oeuvre une écriture du pouvoir. Non pas celle du pouvoir officiel et bien installé dans nos entendements d’alcôve résignés mais, bien plutôt, l’écriture de l’irruption dans le jeu social de ceux que l’on croyait jusque là inoffensifs et sans voix, fatigués, repus de politique, aigris et qui ont su imposer aux puissants un rapport de force que le récit légitime, décortique et réaffirme avec puissance et honnêteté. 

La Fièvre est un roman à clés, en même temps qu’un roman choral. Il est peuplé de personnages à valeur d’archétypes : l’universitaire marxiste en pleine crise de désenchantement du monde version Max Weber, le jeune journaliste Eliel en proie aux illusions perdues, une sorte de Lucien de Rubempré made in la star-up nation, et enfin le théâtre d’ombres et d’apparences insaisissables du Tout-Paris mondain (parfois légèrement réifié, mais avec une telle ironie mordante qu’on ne peut malgré tout pas s’empêcher de sourire du coin des lèvres). Sur fond de décomposition morale et d’apartheid social, tout ce petit monde évolue dans une France dont la description trouve parfois des ressemblances avec la sociologie d’Emmanuel Todd, sur un fond de « crétinisation des élites » n’ayant pas su (voulu?) non seulement voir l’émergence des Gilets Jaunes, mais surtout leur conférer une dimension proprement politique. La Fièvre, c’est aussi le roman qui décrit l’incompréhension et la rupture des entendements populaires et bourgeois, « une coupure nette et entière », presque décrite par le récit comme tragiquement irrémédiable, autant dans les concepts que dans la pratique politique. 

La Fièvre nous prend, définitivement. Elle est lancinante, parfois violente, et jamais complaisante. La température du climat social ne semble pas être prête de baisser : la politique, qu’elle se joue dans le réel ou à même le romanesque est, toujours, un enjeu de vie ou de mort. 

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Loïs Rekiba

2 thoughts on “« La Fièvre », le premier roman d’Aude Lancelin : splendeurs et misères des Gilets Jaunes”

Commentaire(s)

  • Greig

    Très naïve critique d’un ouvrage littéraire qui a de nombreuses qualités, mais qui est surtout un des nombreux témoignages de l’agitation de la gauche errante et sans valeur pour espérer retrouver le lustre des luttes d’antan. Comment ne rien dire sur la réalité des actes racistes homophobes et antisémites qui eurent lieux pendant la, sans doute intéressante aussi, vague des Gilets Jaunes ? Comment emboîter le pas à cette autrice qui est aussi une femme de communication, en deniant la part d’ombre de ce mouvement ? Comment ne pas entendre la facticité des références à la commune alors que toutes les études montrent que, si les gilets jaunes votaient, ce serait plus en faveur de l’extrême droite qu’en faveur des idéaux de mise en commun de la gauche ? Enfin, et surtout, comment faites vous pour vous référer à Emmanuel Todd qui n’a cessé depuis 2015 de démontrer les errances et l’aporie de sa pensée ? Peut être aimeriez vous que la commune revienne. Peut être avez vous raison. Mais les Gilets Jaunes ne sont pas la commune, Lancelin n’est pas Hugo, et Todd n’est pas Marx.

    septembre 3, 2020 at 14 h 36 min
  • ablinz

    A l’instar de l’oncle Karl, je ne condamnerai jamais ceux qui ont, ou ont eu, l’ambition de s’élancer « à l’assaut d’u ciel ».
    En outre, il existe des poissons volants, mais ils ne représentent pas la majorité de l’espèce. Cependant, il est vrai que les chaînes d’infos, et d’autres, aiment bien les mettre en avant…

    septembre 8, 2020 at 13 h 40 min

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