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La belle histoires des nature mortes

21 août 2009 | PAR Mikaël Faujour

Au dernier rang de la hiérarchie académique des genres, peu prisée aujourd’hui du grand public, la nature morte est pourtant d’une richesse de contenu que ne soupçonne plus le visiteur de musée du XXIe siècle. L’ouvrage de Norbert Schneider lui rend justice, se concentrant sur la période allant de son émergence en tant que genre allégorique à la Renaissance jusqu’à sa maturation entre la fin du XVIe et le milieu du XVIIe siècle.

Mécomprise, perçue trop littéralement (c’est-à-dire comme un exercice formel, une préfiguration de la photographie, en quelque sorte) par les visiteurs de musée, la nature morte est, comme souvent l’art de la Renaissance et du Baroque, riche d’un « symbolisme dissimulé » (Erwin Panofsky) et de significations que nous avons oubliées. Ce d’autant plus que nous abordons l’art des XVIe ou XVIIe siècles avec un regard très orienté par le souvenir des avant-gardes, dont les natures mortes, de Cézanne à Picasso et au-delà, nous donnent de ce genre une vision purement formaliste, dénuée de pensée.

C’est donc le mérite de Norbert Schneider que d’exposer son authentique travail d’historien de l’art : rendre compte du contexte historique et social d’émergence, donner les clefs d’appréciation de la valeur des œuvres, dans leur intention comme leur forme.

Bien que la nature morte existât dans l’Antiquité (l’histoire de Zeuxis le rappelle), elle est surtout héritière de la fin du Moyen Âge et de la première Renaissance. La nature morte éclaire en effet un rapport renouvelé à la réalité matérielle, directement tributaire des bouleversements historiques récents (marchand et économique, scientifique, technique, agricole, politique), qu’elle accompagne et illustre. Au XVIIe siècle, le genre perdra peu à peu sa connotation morale et religieuse pour s’ouvrir plus nettement à la sensualité – sœur incestueuse de la piété baroque – : « l’esthétique de la nature morte renonce aussi à la fonction de symbolisation religieuse ; la sémantique des tableaux se réduit à des problèmes séculaires, concernant le « monde intérieur », à la démonstration de vertus et valeurs bourgeoises ».

L’auteur donne en quelque 200 pages un panorama introductif très convaincant et didactique, offrant au lecteur et novice l’éclairage nécessaire à la jouissance de cet art que les siècles – de par le recul du sentiment religieux et du réseau de symboles chrétiens – nous ont désappris à aimer.

Norbert Schneider, « Natures mortes », éd. Taschen, 2009, 9.99€.


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Mikaël Faujour

2 thoughts on “La belle histoires des nature mortes”

Commentaire(s)

  • La nature morte c’est aussi une composition, elle tient aussi pas mal des arts décoratifs en quelque sorte :)

    août 21, 2009 at 10 h 53 min
    • Si l’on a des arts décoratifs une notion purement ornementale, alors non, la nature morte n’a pas plus à voir avec les arts décoratifs que la chanteuse des Gossip avec un bloc de saindoux. Ce n’est pas parce qu’un tableau peut avoir une fonction de décoration – qui n’est d’ailleurs pas la seule dimension de l’oeuvre – qu’il n’est que décoratif. :)

      août 21, 2009 at 11 h 12 min

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