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Jusque dans nos bras, le roman de la génération 80′

07 mars 2010 | PAR Ariane Lecointre

Alice Zeniter, jeune auteure de 23 ans, publie chez Albin Michel un roman très réussi, d’amitié et de combats humains, Jusque dans nos bras. La jeune femme invente un langage propre, qui se place dans une faille, entre adolescence et musique.

Le personnage principal, Alice Zeniter, s’apprête à épouser son meilleur ami, Mad. Il est Noir, il a fait ses études en France, il a vécu en France…mais il n’a pas de papiers. Le choix du mariage blanc s’impose pour cette jeune fille, qui place l’amitié au cœur de sa vie. Entretien avec Alice Zeniter, sur la genèse d’un roman.

Vous utilisez un langage parlé, très éloigné de la forme classique. Pourquoi écrire dans une langue inventée ?
 Ce qui m’intéresse dans le style est moins la belle écriture dans le sens du respect des règles de grammaire que le rythme. Quand on écrit un rythme, on a besoin de tordre le langage pour le faire entrer dans des cases, et le langage parlé s’y prête beaucoup plus, puisqu’on peut s’arrêter au milieu d’une phrase, mal accorder les verbes… Cela donne une plus grande liberté musicale.
J’avais aussi envie d’exprimer cette multi-identité des personnages, qui sont Français, en quête d’être Africains, cherchant toujours à devenir autre chose… tout cela passe par un style particulier, qui n’est pas celui des banlieues, mais un mélange d’NTM, de verlan, du vocabulaire de mon propre lycée. Leur langage est finalement marqué par la seule communauté de mes personnages.

Aviez-vous déjà expérimenté cette forme d’écriture ?
Non c’est une première ! Mais je pense que ça peut être compris comme un manque d’effort pour écrire correctement, comme de la provocation, comme un pur message politique sans forme. Or il faut vraiment prêter attention à la musique pour comprendre que ce n’est pas mon propos. Je suppose que ça demande une certaine sensibilité au rap !

Votre roman est-il un plaidoyer, un manifeste, un réquisitoire, un témoignage ? Est-ce une autofiction, cherchez-vous à dénoncer, à prouver quelque chose ?
C’est moins un acte militant qu’un acte littéraire. Je pense être beaucoup plus intéressée par le manifeste du premier chapitre que par le combat politique de mes personnages eux-mêmes. Ce n’est pas que je ne respecte pas ce combat, mais si j’avais uniquement voulu parler de ce combat, j’aurais fait de la politique. Là j’avais vraiment envie de travailler avec ce qui est hyper-représentatif de cette génération-là, de le monter en neige, de voir si cela donne ou pas de la littérature.

Le risque est que l’on pourrait prendre votre livre pour un acte militant. Les sans papiers sont au cœur de l’actualité, et votre roman semble en faire pleinement partie.
Cela ne me gêne pas d’être rattachée à cette réalité, c’est vrai que dans le cadre d’une réflexion sur ce mouvement, je suis plutôt pour la protection des sans-papiers. Ce thème n’est pas non plus anodin, j’aurais pu écrire une histoire d’amour toute bête, or j’ai choisi de parler du mariage blanc. Je pense vraiment que le rapport à l’immigration est constitutif de l’identité de cette génération. Les premières choses que j’ai criées dans la rue lors de manifestations c’est «première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous enfants d’immigrés». Je ne pense pas que cela touchait les gens il y a cinquante ans.

Est-ce que tout le monde peut comprendre la richesse de votre roman, ou n’est-il pas destiné aux seules générations 80’ ?
C’est vrai que certaines blagues sont ciblées ! Mais c’est le portrait d’un certain âge, d’une certaine époque. Il parlera plus aux gens qui en font partie puisque la connivence sera directe. Mais la plupart des œuvres que nous lisons appartiennent au passé, racontent des choses que nous n’avons pas vécues. Les notes de bas de page nous expliquent le pourquoi du comment. Kerouac par exemple écrit le portrait d’une jeunesse que je ne connais pas du tout, qui me précède, et qui me fait pourtant vibrer. Cela même si je ne partage pas les références de la beat generation !

Vous utilisez l’empathie, mais jamais avec excès. On retrouve dans votre roman une « innocence » adolescente, sans agressivité. Pourquoi ce choix de situer votre roman entre empathie et recul ?
 J’ai vraiment essayé de coller avec mes personnages, et même s’ils me ressemblent beaucoup, je ne voulais pas qu’il y ait un auteur omniscient, omniprésent ou de jugement. J’ai ma propre morale, mais je ne veux pas en faire part dans mon roman. Il y a énormément d’amour pour mes personnages, qui traversent l’adolescence, qui sont des «petits cons». Je ne cautionne donc pas leur avis à 100%.

Votre personnage est à la fois fougueuse comme une adolescente, qui sacrifie quelques années de sa jeunesse au nom de son combat. Mais elle a aussi du recul sur son adolescence, elle porte sur son passé un regard attendri, parfois moqueur. Elle est à la fois hors de son adolescence et en plein dedans. Votre roman est donc un manifeste pudique, où le combat n’est pas dévorant, et est contrebalancé par son passé, par des flash-back. On retrouve cet équilibre permanent entre sa vie actuelle et son passé.
C’était vraiment l’idée. Cette construction fait partie de l’absence de jugement, les choses et les connaissances n’arrivent pas à un instant T. Arrivée à ce stade de ma vie, mon personnage est mue par l’espoir, par des tendresses, par des souvenirs. Mon personnage n’a pas de coupures dans sa vie.

Vous faites beaucoup de théâtre, et le «je» est mis en scène dans votre roman, théâtralisé. Le sujet central de votre roman est-il l’amitié, le «je» ?
 C’est l’amitié et Robin de Bois ! S’il y a une chose que le théâtre m’a appris et qui fait que je me sens à l’aise avec l’utilisation de la première personne, c’est le dédoublement des voix. L’auteur écrit pour un personnage, joué par un acteur, et tout le monde dit «je» en même temps. Le «je» devient beaucoup moins intime, on se sent beaucoup moins exposé quand on l’utilise puisqu’on sait qu’il va être fragmenté, diffracté à travers plusieurs pôles porteurs de «je». C’est pour ça aussi que je m’amuse avec le passage de la première à la deuxième personne. Finalement le «je» est un procédé d’écriture, il ne sort pas de mes tripes. La troisième personne appelle trop le récit classique, le passé simple, la division en chapitres. La première personne est ma personne préférée, mais pas à cause d’un rapport intime à moi-même.

Qui est le sujet de votre titre, Jusque dans nos bras ? Qui pousse qui dans les bras de l’autre ?
 C’est à la fois Mad et Alice (les deux héros) qui sont les bras l’un de l’autre, et puis cette version de la Marseillaise à la fin 1 . Là, le «nos» désignerait plutôt les bons Français, bien pensants. Ce serait aussi le personnage imaginé d’Edvige, qui viendrait jusque dans leur lit. La politique rentre dans le domaine de l’intime, envahit l’intime.

Votre roman est-il un roman d’éducation politique ? L’adolescence et l’huis-clos amical ont une place prépondérante…
Je pense que oui. C’est là que mon bagage littéraire à l’ancienne se ressent vraiment, c’est un genre pour lequel j’ai beaucoup d’affection, que l’on peut pasticher et moduler. L’adolescence est un âge difficile, mais les représentations qu’on en a aujourd’hui sont déprimantes. On nous montre des jeunes filles qui ne savent pas se maquiller, qui ont des boutons, des mœurs sexuelles dépravées… Il y a aussi de belles choses dans l’adolescence, l’amitié commence à cet âge-là.

Quels sont vos rapports avec votre personnage principal, qui porte votre nom ?
 L’autofiction est la forme d’écriture à la mode. Les auteurs se livrent énormément et disent « ne m’attaquez pas, ce n’est pas moi qui le dis, c’est mon personnage ». Les prénoms diffèrent à une ou deux lettres près, ce n’est pas honnête pour ainsi dire. Je n’ai pas envie que tout le monde s’imagine que mon personnage c’est moi et que j’ai fait tout ce qu’elle a fait, mais je suis absolument prête à la défendre. Donner mon nom c’était un moyen de ne pas m’abriter derrière une fiction dont le lecteur sait qu’elle est a priori à moitié fausse, même si mon personnage et moi avons des points communs. J’assume mon personnage, je l’aime beaucoup !

1) « Jérémie et Mad chantent chacun de leur côté de la porte une version ivre de la Marseillaise où il est question de féroces grands Noirs qui viennent jusque dans nos bras épouser nos filles et nos compagnes  » (p 231)

Alice Zeniter,Jusque dans nos bras, 240 p. 16€

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