Fictions
« Jusque dans la terre » : Un roman d’émancipation

« Jusque dans la terre » : Un roman d’émancipation

04 septembre 2022 | PAR Nathalie Valluis

Le premier roman de Sue Rainsford, autrice irlandaise publiée par les Editions Aux Forges de Vulcains, se sert magnifiquement des codes du fantastique pour traiter des rôles sociaux assignés, de la transgression et du désir. Un texte brutal, sans concession et terriblement efficace. 

Dans une maison isolée, un père et une fille soignent, avec des méthodes peu orthodoxes, les habitants du village voisin qu’ils nomment « les cures ». Différents, ils effraient autant qu’ils fascinent. Cet équilibre fragile est cependant menacé lorsqu’Ada, dont la fonction dans ce monde est définie depuis la naissance, s’attache à Samson. Il semble n’avoir peur de rien, et surtout pas d’elle.

« La plupart des cures s’effrayent très facilement.

 

C’était pour cette raison que Samson avait quelque chose de magique »

Une histoire qui joue sur nos peurs

Comme dans un film d’horreur, Sue Rainsford installe une tension qui tient en haleine et rend le livre difficile à refermer. Il y a guérison des patients, certes, mais l’hémoglobine, les monstres réels ou supposés, la magie pour ne pas dire la sorcellerie sont bien là. Chaque personnage semble cacher son vrai visage et il est difficile de décider qui sont « les gentils » et « les méchants ».

L’ambiguïté constante est d’ailleurs soulignée par la structure du texte, qui alterne témoignages, comme dans une enquête policière, et récit à proprement parler.

Cette forme atypique laisse une première impression paradoxale, après une lecture qui se fait d’une traite ou presque. Est-ce un coup de cœur ou une déception ? Il est rapidement clair que ce roman est une très belle découverte littéraire. Mais le texte est tellement riche qu’il faut le laisser décanter pour en apprécier tous les arômes.

Pour aborder des sujets complexes

La répartition des traits de caractère et des tâches est-elle immuable ? La vocation d’une femme est-elle le soin des autres, l’obéissance, la maternité ? Jusqu’où peut-elle écouter son désir / ses désirs et façonner son propre corps ? Quelles sont les limites entre le bien et le mal ? L’amour justifie t’il tout ?

Sue Rainsford ne tranche pas, ne juge pas mais crée des personnages forts qui nous obligent à nous confronter à ces questions. D’ailleurs, elle est peut-être là, la plus grande peur que suscite la lecture, dans cette zone grise qui fait éclater tout manichéisme. 

« Père a toujours été plus bestial que moi.

Certaines nuits, il courbait son échine, il se mettait à quatre pattes, il abandonnait raison et langage, et il courait de par la forêt. (…)

 

Les matins où une cure devait venir, il me disait :

– Tu as une cure, aujourd’hui, Ada.

Comme s’il était nécessaire de me le rappeler. Comme s’il m’était arrivé une seule fois d’oublier »

Une nature et des femmes puissantes

La nature constitue un personnage du livre, peut-être le personnage principal. Mais là encore, la vision n’a rien d’angélique. La Terre, avec une majuscule, sauve autant qu’elle engloutit, l’eau rafraichit mais recèle des dangers insoupçonnés, le soleil brûle.

« Comme je le disait plus tôt, quand j’étais petite, Père me racontait des histoires au sujet de la Terre, et il me disait de faire attention.

– La Terre est cruelle, mais si on la laboure, et si on la restreint, elle peut nous être utile. »

Il en va de la Terre comme des femmes de ce roman, Ada, Olivia ou sœur Anguille… elles ne se laissent pas impunément imposer un joug. 

Sue Rainsford, Jusque dans la terre, Editions Aux Forges Vulcain, 224 pages, 20€, sortie le 26/08/2022.
Visuel (c) Couverture du livre

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