Fictions

Yancouba Diémé et Anne Pauly : des premiers romans au nom du père

Yancouba Diémé et Anne Pauly : des premiers romans au nom du père

28 août 2019 | PAR Marianne Fougere

En cette rentrée littéraire, deux premiers romans s’attaquent brillamment à ce mastodonte qu’est la figure paternelle.

Un premier roman, n’est-ce pas forcément narcissique ? Un premier roman, n’est-ce pas ouvertement nombriliste ? Un premier roman, n’est-ce pas nécessairement écrit à la première personne ? Un premier roman, n’est-ce pas inéluctablement centré sur un narrateur derrière lequel se camoufle à peine son auteur ? C’est en tout cas ce qui est présumé de tous les premiers romans depuis qu’ils « existent ». Et le critique littéraire de tomber en pâmoison si le premier roman ne saute pas à pieds joints dans ce supposé cliché…

Il y a heureusement des premiers romans, et donc des primo-romanciers, que l’on remercie de ne pas prendre trop au sérieux ces critiques déplacées en nombrilisme. C’est le cas notamment de Boy Diola et d’Avant que j’oublie signés respectivement par Yancouba Diémé et Anne Pauly. Si nous choisissons de les réunir au sein d’une seule et même critique, ce n’est pas pour faire l’éloge du verbe autobiographique ni pour amoindrir la portée de leur geste littéraire. Tous deux s’inscrivent dans la lignée d’écrivains qui, de Shakespeare à Ndiaye, en passant par Kafka ou Auster, s’est attaquée à la figure du père. Un sentiment de déjà-vu donc, mais que la voix et la plume singulières de nos deux jeunes auteurs dissipent très rapidement.

D’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, de l’autre l’ouvrier bosseur au sens inné de la débrouille. D’un côté le lecteur autodidacte épris de spiritualité orientale, de l’autre l’homme de la forêt qui a laissé derrière lui ses racines. Chez Pauly et Diémé, la figure paternelle a quelque chose de Janus, colosse fragile à double face. L’histoire du père est racontée soit au passé (Pauly) soit au présent (Diémé), mais toujours dans le secret. Sur sa propre histoire, le personnage central du livre se tait soit parce qu’il est mort soit parce qu’il entre dans une colère noire dès qu’il s’agit de remuer le passé. Dans l’un et l’autre livre, la figure paternelle est éclatée dans un ensemble plus vaste où elle va se constituer progressivement de manière différente suivant le projet. La narratrice d’Avant que j’oublie tente de faire la lumière sur son père au travers des signes et des souvenirs que renferme la maison familiale aux allures de caverne d’Ali Baba. Puis, c’est d’une lettre que vient la confirmation que ce père de papier, ce père jamais rêvé, « avait toujours été, avant que la vie, la violence et l’alcool ne viennent s’en mêler, celui qu’[elle pensait] qu’il était : un juste, un sensible, un contemplatif, un silencieux dans la bulle duquel être admis valait toutes les protections, un ogre timide à qui il était arrivé, autrefois, d’être un adolescent amoureux, de détester l’école et de jouer les Huck Finn devant des feux de camp, le soir, au bord de rivières ». Yancouba Diémé, quant à lui, dresse le portrait de son père courage en creux des coordonnées géographiques (plage de Paragan, Marseille, Dakar, Aulnay-sous-bois, etc.), des petits boulots, des rencontres de personnages fantasques et des anecdotes familiales comme ce jour où Apéraw ose dire à son propre père « Papa, un jour je pisserai sur ta tête ».

Ces lettres au père apparaissent aussi comme le moyen de donner non seulement la parole à ceux que d’habitude on n’entend peu (la France rurale ou celle des banlieues) mais surtout corps aux narrateurs, ces êtres incertains et composites, fait de discours, de bouts de souvenirs, d’images, de fantasmes et d’hypothèses. Elles montrent enfin que nombriliste ou pas, telle n’est pas la question. Seules comptent les beautés que crée la langue. Et ici, le contrat est rempli. Avec Pauly et Diémé, on est bien toujours dans la littérature car ils innovent, parlent cru, jouent avec la syntaxe, ignorent les règles du bon goût, vont au plus près des choses. Ainsi, prouvent-ils que lire un premier roman, c’est aussi accepter d’abandonner ses codes et repères de lecture traditionnels. Un premier roman n’est-ce pas finalement une forme d’aventure ?

 

Yancouba Diémé, Boy Diola, Flammarion, sortie le 28 août 2019, 192 pages, 17 euros.

Anne Pauly, Avant que j’oublie, Verdier, sortie le 22 août 2019, 144 pages, 14 euros.

 

Visuels : couvertures des livres

Festival de Salzbourg : Œdipe conté par le sphinx (Eve-Maud Hubeaux à la ville)
« La Chaleur » de Victor Jestin : Y a du soleil et des nanas
Marianne Fougere

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *