Fictions

Tommy Orange ou l’imposition d’une nouvelle voix saisissante

Tommy Orange ou l’imposition d’une nouvelle voix saisissante

28 août 2019 | PAR Marianne Fougere

Premier roman fascinant et bouleversant de Tommy Orange, Ici n’est plus iciest incontestablement la révélation étrangère de cette rentrée littéraire.

Trop longtemps empêchée puis minorée, la littérature amérindienne est souvent, en France, réduite aux seuls noms de Louise Erdrich et de Jim Fergus. Peu de lecteurs citeront intuitivement les livres d’Alexis Sherman, Momaday N. Scott, Louis Owens, Joseph Boyden ou encore James Welch. Pourtant, les Amérindiens sont des auteurs fascinants, capables mieux que nul autre de mêler fresque historique et originalité formelle, légendes et échos du monde contemporain.

Avec Ici n’est plus ici, la littérature amérindienne n’a pas à rougir de ses jeunes pousses. Elève d’Alexis Sherman et de Joseph Boyden à l’Institute of American Indian Arts, Tommy Orange est un jeune auteur américain descendant des tribus Cheyenne et Arapaho d’Oklahoma qui a grandi à Oackland en Californie. Oackland est d’ailleurs le personnage presque éponyme du roman, Orange empruntant à Gertrude Stein son titre [There there en langue original] : « the there of her childhood, the there there, was gone, there was no there there anymore ». Qu’il n’y est plus d’ici ici, on le comprend dès le prologue du livre, sorte de mini-essai dans lequel Orange annonce la couleur en revenant sur la rencontre entre populations indiennes et Européens. Ici n’est pas ici n’en est pas pour autant un récit documentaire. Il est le roman d’une génération, ces « Indiens urbains » « plus habitués au bruit d’une voie express qu’à celui des rivières, au hurlement des trains dans le lointain qu’à celui des loups », « à l’odeur d’essence, de béton coulé de frais et de caoutchouc brûlé qu’à celle du cèdre, de la sauge, voire du frybread– ce pain frit qui n’a rien de traditionnel, comme les réserves n’ont rien de traditionnel, mais rien n’est original, tout vient d’une chose préexistante, qui elle-même fut précédée par le néant »…

Ces Indiens urbains sont ici au nombre de douze. Certains sont unis par les liens du sang, d’autres par le hasard de la vie – et donc de la ville. Tous vont se retrouver au grand Pow-Wow ; les uns s’y rendent pour retrouver une part d’eux-mêmes, d’autres pour des intentions moins avouables. La force de cet ouvrage réside dans sa complexité. En effet, rien dans le monde décrit par Orange n’est simple. Rien n’est tout blanc ni tout noir. La colonisation n’explique pas, par exemple, à elle seule les maux de la communauté amérindienne : alcoolisme, violences en tout genre, dépression, pour n’en citer que quelques-uns. La construction du livre est quant à elle à l’image de l’épreuve que les Amérindiens, comme d’autres exclus du rêve blanc américain, doivent chaque jour traverser. En effet, le nombre important de voix – les chapitres alternant les points de vue des personnages – rend parfois la lecture malaisée voire frustrante, quand certains personnages sont à peine esquissés.

Mais, cette difficulté doit être surmontée. Car, en filigrane, elle révèle le message central de ce roman à la beauté rageusement politique. Orange semble nous dire qu’il n’est pas plus permis de saisir en quelques pages la personnalité profonde de ses personnages que de définir en quelques interactions l’identité amérindienne dans son intégralité. L’une et l’autre manœuvres pèchent par essentialisme et superficialité. Une fois frappé par la pertinence de cette métaphore, on comprend qu’Ici n’est plus ici n’a pas volé toutes les récompenses et les éloges qui lui ont été attribuées (« Meilleur roman de l’année » selon la presse américaine, finaliste du prix Pulitzer et du National Book Award, Pen/Hemingway Award, etc.). Avec le sens aigu qu’à Tommy Orange de la relation entre histoire et présent, la littérature amérindienne est entre de bonnes mains et ce pour longtemps.

Tommy Orange, Ici n’est plus ici, Albin Michel, sortie le 21 août 2019, 352 pages, 21,90 euros.

Visuel : couverture du livre

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Marianne Fougere

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