Fictions
« Terminus Belz » d’Emmanuel Grand : quand les légendes bretonnes s’invitent chez les mafieux

« Terminus Belz » d’Emmanuel Grand : quand les légendes bretonnes s’invitent chez les mafieux

15 janvier 2014 | PAR Céline Duverne

Pour son premier roman, Emmanuel Grand mêle, dans un savoureux mélange des genres, l’atmosphère endiablée du thriller au parfum enivrant des légendes bretonnes. [rating=3]

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A l’aube du deuxième millénaire, quatre Ukrainiens quittent clandestinement le territoire pour migrer vers la France, devenue terre promise après l’effondrement du bloc soviétique. Parmi eux, Marko Voronine, la trentaine, aspire à un nouveau départ. Mais le voyage tourne au carnage et les quatre jeunes gens, échappant à leurs passeurs, s’enfuient seuls avec l’argent au volant du camion. Leurs jours sont comptés : pour fuir la mafia roumaine lancée à leurs trousses, il importe de vivre dans l’anonymat. Marko espère y parvenir en se réfugiant sur l’île de Belz, ce « joyau de l’Atlantique » égaré au large de Lorient. L’accueil n’est pourtant pas des plus cordiaux : soudés dans la misère, les chalutiers considèrent avec hostilité l’arrivée d’un étranger. Sous la protection de Joël Caradec, marin-pêcheur tourmenté par la mort de son fils, le jeune homme entend faire peau neuve en s’engageant comme matelot, mais le poids des légendes s’ajoute à la menace roumaine. La découverte, au petit matin, d’un corps atrocement mutilé sur une plage fait planer l’ombre de l’Ankou, le terrible ange de la mort : un parfum de malédiction irrigue cette portion de lande battue par les vents.

Variant les perspectives, Emmanuel Grand mène son lecteur dans une course haletante. L’alternance entre l’itinéraire du mafieux Dragos, lancé à la poursuite des quatre fugitifs, et les pérégrinations bretonnes du héros à Belz composent une trame narrative riche, au rythme soutenu. Tenu en haleine de la première à la dernière page, le lecteur déroule avec intérêt le fil des événements, dans un suspense sans cesse renouvelé. L’image vient à l’appui du récit : des descriptions saisissantes émaillent ce thriller, où se révèle un indéniable talent de conteur. Enfin, la dimension critique n’en est pas exempte : la plume acérée d’Emmanuel Grand érafle au passage la suprématie du grand commerce sur les marins-pêcheurs, et fustige la défiance naturelle face à l’étranger, incarnation d’une altérité menaçante.

Cependant, nous tirons de cette lecture un sentiment très mitigé. Le traitement de certains thèmes et personnages-clefs mériterait d’être affiné. L’histoire d’amour, en particulier, s’invite un peu trop brusquement dans le récit, et les personnages n’échappent pas toujours aux stéréotypes : le marin bourru, le mafieux crapuleux féru de voitures de luxe… Plus encore, le traitement de la thématique fantastique présente de vraies lacunes. En marge du réalisme assumé par le personnage de Dragos, le substrat légendaire fait baigner le récit dans une atmosphère fascinante, aux frontières du mysticisme. Si l’association des deux registres antithétiques s’avère fructueuse, la dimension fantastique n’est jamais pleinement assumée, ni vraiment rejetée : nous refermons le livre sans savoir à quoi nous en tenir quant au statut de ces légendes. Après avoir promené son lecteur des confins de l’Europe de l’Est à l’océan Atlantique en passant par la Méditerranée, Emmanuel Grand nous livre une fin bâclée et truffée d’incohérences.

[Emmanuel Grand, Terminus Belz, éditions Liana Levi, parution le 9 janvier.]

© Visuel : couverture du roman.

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Céline Duverne

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