Fictions

« Solal et les Solal » d’Albert Cohen : « Belle du Seigneur » et consœurs

« Solal et les Solal » d’Albert Cohen : « Belle du Seigneur » et consœurs

30 octobre 2018 | PAR Julien Coquet

Réunissant pour la première fois le cycle romanesque d’Albert Cohen, Quarto Gallimard propose une nouvelle fois un objet littéraire que chacun se devra de posséder dans sa bibliothèque.

Les admirateurs de Belle du Seigneur ne le savent pas tous : ce chef-d’œuvre de la littérature française est en réalité le quatrième tome d’une tétralogie commencée en 1930 avec Solal par Albert Cohen. Lorsque l’on se plonge dans l’œuvre de l’écrivain, on ne peut que se douter d’une certaine unité entre les quatre romans : Solal (1930), Mangeclous (1938), Les Valeureux (1969) et Belle du Seigneur (1968). Pourtant, les circonstances firent que Belle du Seigneur occulte maintenant les trois autres romans de Solal et les Solal. Afin de réparer cette injustice, Philippe Zard explique dans une introduction claire les tenants et aboutissants de l’affaire : « Quoiqu’il en soit, le vrai chef-d’œuvre de Cohen n’est pas Belle du Seigneur, mais ce cycle contrarié, Solal et les Solal, qui occupa quarante ans de sa vie. Il y va donc, dans ce recueil des quatre volets de Solal et les Solal, d’une réparation. Non, certes, d’une restauration. Loin de les escamoter, l’entreprise fera ressortir les séquelles de cette histoire accidentée, où interviennent le tempérament d’un écrivain, les circonstances biographiques, les volontés d’un éditeur et une guerre mondiale ».

Belle du Seigneur est un cas éditorial intéressant. Robert Gallimard refuse tout d’abord de faire figurer la mention de trois astérisques sous le titre général Solal et les Solal, comme le souhaitait Albert Cohen, de peur de décourager une partie du lectorat qui n’aurait pas lu les deux tomes précédents. Ensuite, c’est une bataille, certes pacifique, qui s’engage entre l’éditeur et l’écrivain, le premier considérant que la première version, bien trop longue, n’était pas publiable, d’autant plus que le livre souffrait d’un manque de rythme, de longueurs, de répétitions, ou encore d’insistance sur les « nécessités physiologiques » ! Après de nombreuses coupes et de multiples remaniements, Belle du Seigneur voit enfin le jour mais, comme le note Gérard Valbert : « Les trente ans de retard de Belle du Seigneur feront du livre, dès sa parution, un classique. Mais il y aurait eu intérêt aussi à voir dans Belle du Seigneur un livre d’actualité et un livre révolutionnaire (…). En 1968, Belle du Seigneur, roman superbe, était déjà hors du temps. »

Pour les cinquante ans de Belle du Seigneur, Quarto Gallimard rétablit la chronologie de la saga (qui n’est pas celle de la publication) et permet de suivre Solal de sa majorité religieuse (treize ans en 1911) à sa mort (en 1937). Présentant le contexte politique (notamment la Société des Nations), expliquant les références littéraires, bibliques, juives, artistiques et relevant les emprunts entre les romans et les autres textes (poésie, théâtre, essais) ainsi que les répétitions, cette édition se veut précise dans ra reconstitution d’un contexte historique et littéraire. Pour autant, l’œuvre d’Albert Cohen n’a rien perdu de son charme. Les sujets traités, de l’adultère à la bisexualité en passant par la religion, l’amour, la petite bourgeoisie ou encore l’antisémitisme sont toujours d’actualité. Il est inconvenant de faire parler les morts mais c’est sûrement ainsi qu’Albert Cohen aurait aimé voir présenté son Solal et les Solal.

Extrait de Belle du Seigneur :
« Étendu auprès d’elle et calmé, il lui disait des mots tendres, faisait de nobles commentaires, et elle se retenait de lancer des ruades. Non, non, c’était trop, c’était trop de faire l’idéaliste et le sentimental maintenant qu’il s’était servi d’elle, c’était trop de la payer en paroles poétiques et en sentiments élevés après l’avoir associée à cette bestialité. Ne pouvait-il pas cuver son viol en silence ?
Et puis il se tenait trop contre elle, il transpirait, il était collant, et chaque fois qu’elle s’écartait, il se rapprochait et de nouveau disait des joliesses, osait en dire, le cannibale remueur de tout à l’heure ! De quel droit, de quel droit restait-il auprès d’elle, de quel droit se collait-il maintenant qu’il en avait fini, qu’elle ne lui servait plus de rien ? Ne pouvait-il pas s’en aller, maintenant qu’il avait eu son épilepsie ? Affreux, elle était un instrument. Ô Varvara si fine, si délicate, comme c’était exquis de dormir avec elle, dans ses bras. »

Solal et les Solal (SolalMangeclousLes ValeureuxBelle du Seigneur), Albert Cohen, Gallimard, Quarto,1664 pages, 32 euros

Visuel: Couverture du livre

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