Fictions
Patrick Radden Keefe, « Ne dis rien » : Meurtre et mémoire en Irlande du Nord

Patrick Radden Keefe, « Ne dis rien » : Meurtre et mémoire en Irlande du Nord

27 octobre 2020 | PAR Jean-Marie Chamouard

Alors que le Brexit fragilise la paix en Irlande du nord, le livre de Patrick Radden Keefe est le bienvenu. L’enquête sur la disparition d’une mère de famille à Belfast en 1972 est le point de départ d’une fresque passionnante du conflit nord irlandais. « Ne dis rien » a été couronné par le prix Orwell.

Jean Mc Conville est une mère de famille de 38 ans. Issue d’une famille protestante et veuve d’un soldat catholique, elle n’est nulle part chez elle à Belfast. Elle est enlevée dans son appartement de Divis Flat, le 7 décembre 1972, ses dix enfants livrés à eux-mêmes sans ressources. Tel est le point de départ du livre, qui est une vaste enquête sur le conflit nord irlandais. Le lecteur en découvre les repères historiques : la partition de l’Irlande en 1921, la marche sur Derry le 1er janvier 1969, les émeutes à Derry puis à Belfast à l’été 1969, le début de la guerre et l’arrivée de l’armée britannique. Il fait connaissances des leaders de l’IRA provisoire : Brendan Hughes, Gerry Adams et les légendaires sœurs Price.

30 ans de guerre

Cette guerre a ses héros et ses coups d’éclats comme l’évasion « des sept magnifiques » du paquebot-prison britannique. Elle est aussi cruelle, sans pitié avec la torture du coté britannique et les exécutions par l’IRA. Le bloody Sunday à Derry lorsque les paramilitaires protestants tirent sur des manifestants pacifiques est le pendant des attentats sanglants de l’IRA à Belfast lors du Bloody Friday. Viennent ensuite les attentats à Londres, les arrestations, le spectaculaire procès des sœurs Dolours et Marian Price, leur grève de la faim en prison, allégorie de la grande famine en Irlande au 19ème siècle. Après leur libération, Dolours Price renonce à la violence et Gerry Adams recherche une solution politique qui aboutira aux accords du Vendredi saint mettant fin à 30 ans de guerre.

Place alors à la mémoire, les archives du conflit se constituent au Boston Collège à partir d’interviews des combattants des deux camps. « C’est le projet Belfast », resté longtemps secret. Il permettra de dévoiler l’imbroglio de crimes de mensonges et de trahisons de cette guerre, de revenir sur le sort des disparus en particulier sur celui de la « victime idéale », Jean Mc Conville.

Un travail d’investigation 

Patrick Radden Keefe est journaliste, au New Yorker. « Ne dis rien » est le résultat d’un travail d’investigation journalistique, collectif et exemplaire. L’auteur est un narrateur talentueux, son ouvrage se lit comme un roman. Le livre permet de comprendre les causes du conflit : la peur du remplacement pour les protestants de l’Ulster, la discrimination des catholiques, la haine entre les deux communautés. Il dévoile le fonctionnement interne de l’IRA et la personnalité de ses leaders. Il cherche à appréhender en particulier celle de Gerry Adams, l’homme est décrit comme autoritaire, sans pitié, dissimulateur mais il permettra l’advenue d’une paix durable en Ulster. Avec ses coups d’éclats, ses cavales, ses évasions spectaculaires la lutte armée de l’IRA a un coté aventureux, exaltant même.

Place à la mémoire

Mais le fanatisme et l’horreur de la guerre ne sont jamais loin. Le livre pose donc le problème de la violence politique, même lorsque la cause peut paraître juste. Les anciens activistes de l’IRA resteront traumatisés par la blessure morale de cette violence. Une partie importante du livre est consacré au travail de mémoire, rendu difficile par l’absence d’amnistie, le culte du secret, la peur de parler, le déni collectif. L’auteur décrit magnifiquement ce long chemin vers les vérités de cette guerre. Au cours de son enquête il exprime une grande compassion pour les souffrances et la dignité de la famille Mc Conville.La lecture du livre de Patrick Radden Keefe est passionnante par son éclairage sur le conflit nord irlandais et par la réflexion qu’il suscite sur la violence politique.

Patrick Radden Keefe, Ne dis rien : meurtre et mémoire en Irlande du Nord, traduit de l’américain par Claire-Mary Clevy, Belfond, 430 pages, 22 Euros, sortie le 24 09 2020.

visuel : couverture du livre

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