Fictions

Notre vie dans les forêts : un livre haut perché par la majestueuse Marie Darrieussecq

Notre vie dans les forêts : un livre haut perché par la majestueuse Marie Darrieussecq

17 août 2017 | PAR Marianne Fougere

Après avoir consacré une splendide biographie à l’artiste peintre Paula M. Becker, Marie Darrieussecq revient à la fiction. Un nouveau portrait de femme impressionniste et touchant.

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Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 de Georges Orwell, Ravage de Barjavel, etc., les exemples de dystopie sont nombreux et le genre pour le moins masculin. Il faudra désormais ajouter à cette liste d’illustres auteurs, le nom d’une femme, et pas n’importe laquelle. Dans ses livres précédents, Marie Darrieussecq nous avait déjà fait part de son goût pour l’écriture expérimentale ; on doit cependant avouer qu’on ne s’attendait pas à ce qu’elle fasse de la science fiction son nouveau terrain de jeu. Complexes, les règles du jeu rendent l’entreprise périlleuse. Comment, en effet, marquer de son empreinte un genre littéraire si codifié ? Comme rafraichir un genre marqué du sceau de ses meilleurs représentants ? La réponse formulée, avec le livre, par Darrieussecq peut être résumée de la manière suivante : la politique est une affaire d’hommes ? Soit, laissons donc aux Orwell et autres Huxley le loisir de se pencher sur les régimes politiques autoritaires et empruntons la voie du progrès scientifique : plutôt que de politique, il sera ainsi question de l’être, de l’éthique, de l’identité, de la liberté, etc. Et Darrieussecq de prendre son lecteur par surprise…

« J’ai ouvert l’œil et boum, tout m’est apparu. C’était limpide. Nous étions presque tous accompagnés par nos moitiés. Et ma moitié à moi, à quel point elle n’était pas autonome, ça faisait peur. Une chochotte. Je l’appelais comme ça : la Chochotte. J’avais perdu tout sens de la psychologie. La seule chose qui marchait, avec elle, c’était de la brusquer. Un peu. »

Première phrase qui, à elle seule, parvient à créer une tension ; premier paragraphe qui, à lui seul, contient tout mais ne dit rien. Chez Darrieussecq, le décor n’est pas posé d’emblée. Il faudra attendre les toutes dernières pages pour véritablement saisir les société et contre-société décrites par la narratrice. Psy de son état, cette dernière est au plus mal. Elle a froid, son corps tombe en lambeaux tout comme le monde qu’il entoure. Mais vive est l’urgence qui la pousse à jeter sur un cahier le récit qu’on découvre au fil des pages, un récit pour le moins décousu. Il y est question de « moitié », de forêt donc, de « cliqueurs », de « centres de repos », concepts obscurs que la narratrice se garde bien d’expliciter – à toute fin utile, elle précise, par exemple, que la Joconde est un célèbre tableau du XVIe siècle… !

Le flou qui entoure le témoignage de notre narratrice ne le rend pas moins glaçant. Marie – Darrieussecq – dépeint un monde où les humains disposent de sorte de clones-médicaments, véritables « réservoirs de pièces détachées » dans le cas où les êtres humains auraient besoin d’une greffe. On arrête donc pas le progrès. Mais, à observer agir cette communauté réfugiée en autarcie au fond de la forêt, à voir les reins de Marie se disloquer ou son œil sauvagement arraché au nom précisément de la science, se pose la question du sort inexorable que nous réserve la science. Ou, plus généralement, se pose le dilemme entre celle-ci et l’éthique.

Un sujet grave donc, et terriblement d’actualité. Mais Marie Darrieussecq choisit de le traiter avec détachement et humour. Mordante, sa plume rend la lecture jubilatoire alors même que ce qui nous est décrit ne peut que nous lacérer les chairs. Mais, comment ne pas sourire face à ces longues séances de psy ou d’EMDR – mdr… ! Comment ne pas percevoir dans ces descriptions un signe d’autodérision de la part de celle qui a exercé pendant des années la profession de psychanalyste ? Avec cette fable de science fiction, Darrieussecq nous livre paradoxalement son récit le plus intime. En creux de ce témoignage, c’est le portrait d’une femme qu’elle esquisse : le sien, c’est-à-dire celui d’une femme bien de son époque mais qui ne se refuse pas à porter sur celle-ci un regard lucide et affûté.

Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, Paris, P.O.L., sortie le 17 août 2017, 192 p., 16 euros.

Visuel: couverture du livre

 

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Marianne Fougere

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