Fictions

Dans le monde pas si étrange d’Emma Glass

Dans le monde pas si étrange d’Emma Glass

22 août 2018 | PAR Marianne Fougere

Premier roman fascinant, Pêche explore les jours et les nuits d’une chair blessée.

[rating=5]

Imaginez un monde où un mouvement tel #balancetonporc a vraiment du sens dans la mesure où la personne incriminée est littéralement une saucisse, un monde où « tu es en sucre ? » n’est pas un reproche mais un constat, un monde où votre petit-ami peut être vert sans que cela soit par jalousie … Ce monde existe, certes pas en vrai, mais dans le premier roman fascinant d’Emma Glass.

Pour être tout à fait honnête, il n’est pourtant pas aisé d’y entrer. Barrières intellectuelles qui nous poussent à croire dur comme fer que les phrases littéraires se composent, au minimum, d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Barrières psychologiques aussi qui nous empêchent de considérer dignes d’empathie des fruits et des légumes, des éléments ou des matériaux. Mais peu à peu la magie noire opère. Sombre mais poétique, le monde imaginé par Glass semble le seul à même de retransmettre l’agression sexuelle subit par son héroïne. On la rencontre d’ailleurs quelques minutes seulement après cette agression, la chair meurtrie, la tête nauséeuse : « Il colle à ma langue, glisse dans ma glotte, coule sur mes dents, mes joues, goutte au fond de ma gorge. Je vomi. Le vomi est rose au clair de lune. Charnu. Gras. Je m’appuie contre le mur, ferme les yeux. Ravale ma bile. Goût de chair. De viande. Je vomis encore. Mes yeux dansent ». En une vingtaine de phases, comme autant de chapitres, Glass nous conte, voire nous mitraille, le parcours semé d’embûches de Pêche vers la reconstruction, mais aussi vers l’âge adulte. Car, ce roman est en bien des points un récit initiatique : celui d’une jeune fille dont la sexualité risque de porter à jamais la cicatrice de l’événement et qui doit se battre pour s’affirmer face aux injonctions – carnivores – familiales.

Ce qui est particulièrement fascinant, c’est la manière dont Glass saisit l’adolescence comme moment de dislocation. Sa prose colle au plus près de ce sentiment de fragmentation et de l’incapacité de Pêche à communiquer avec ses proches. Glass a le souci des mots et plus encore du rythme. Sans doute aurait-elle pu être dans une troisième vie rappeuse et non infirmière – ce qu’elle est dans la vraie vie – ou romancière. Comme les rappeurs, elle a le sens du flow ; comme eux, son écriture redouble d’efforts pour faire le pont entre poésie et prose. Mieux que nulle autre, elle rend compte de la supériorité de la littérature sur tous les hashtags possibles. Le symbolisme s’impose comme une arme de destruction massive plus redoutable encore que la balance – de porcs – pour rendre compte de l’expérience brutale d’une femme : « J’ai peur. Je frotte mes yeux. Le vois. Il se balance au lampadaire. Il me fait signe avec son bras saucisse. En agitant ses doigts saucisses. Sa peau grasse et luisante à la lumière orange. De longues jambes saucisses qui glissent sur la chaussée. Epaisses. Obèses. Se balancent. Dansent. Balancent. Ancent ». L’image est la même mais la métaphore interdit tout clair-obscur. On ne peut échapper à ce qui est mis devant nos yeux sauf à les fermer, ce qui est, avec Glass, impossible puisque, avec elle, nos yeux sont épaulés par nos oreilles qu’habite une langue charnelle.

Nous ne demandons certainement pas à Emma Glass de changer à nouveau de voie, d’abandonner les enfants qu’elle soigne à l’hôpital Evelina London. Nous espérons seulement entendre à nouveau sa voix. Car, il nous tarde de voir jusqu’où peut aller son inventivité.

Emma Glass, Pêche, Paris, Flammarion, sortie le 22 août 2018, 128 pages, 14 euros.

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Marianne Fougere

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