Fictions

Les mille et une nuits de Krushnik de Sholem-Aleikhem

Les mille et une nuits de Krushnik de Sholem-Aleikhem

15 octobre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Le roman tardif de Sholem Aleikheim écrit en 1915  Les mille et une nuits de Krushnik, édité dans une traduction du Yiddish de Nadia Déhan Rotschlid et Evelyne Grumberg, raconte avec un humour puissant et avant la Shoah les prémisses du drame du peuple Juif en Europe.

Né en Ukraine en 1859 et mort à New York en 1916, Sholem-Aleikhem fut l’un des premiers écrivains yiddish de la période moderne et certainement l’un des plus populaires. Il est à présent considéré comme un classique de la littérature juive. Son œuvre, publiée en yiddish en 28 volumes, comprend des romans, des pièces de théâtre, de la littérature pour enfants, des souvenirs d’enfance et surtout un grand nombre de nouvelles. Pourtant, seuls trois romans et trois recueils de nouvelles ont, à ce jour, été traduits en français. Sholem-Aleikhem doit sa popularité à son talent de conteur, à sa science pour décrire les petites gens du monde juif d’Europe orientale, sa grande maîtrise de la langue yiddish populaire et à son violent sens de l’humour.

Dans ce deuxième roman édité aux éditions de l’antilope après Guitel Pourishkevittsh et autres héros dépités,  un homme sur un bateau d’émigrants fuyant vers l’Amérique raconte à l’auteur sa vie passée en Europe sous forme d’épisodes qui se veulent à la façon d’une Shéhérazade inversée une distraction à la mort qui pour lui a déjà eu lieu. Yankl  le narrateur après avoir perdu toute sa famille vient de quitter sa Krushnik natale. Cette terre  qui n’a cessé de passer de l’occupation russe à l’occupation allemande aura rendu fous ses habitants juifs, véritables dindons de la farce géopolitique.

On retrouve sous la plume de Shalom Aleikheim tout l’humour juif fait d’autodérision, d’ironie désopilante et d’un l’optimisme de mauvaise foi assumée.

Extrait : Ma femme Dieu merci n’est plus. Mes enfants plus de souci pour leur avenir. Trois enfants, mes deux fils et mon gendre. Le Très Haut a fait des miracles : l’un était bon pour la corde l’autre pour le peloton, quant à mon gendre certains disent qu’on l’a tué vers Lemberg, d’autres qu’on l’a fait prisonnier, en tout cas on ne sait où sa carcasse est allée moisir.  

Sholem Aleikheim, mort en 1916, nous fait  rire de cette Première Guerre mondiale qui, sans qu’il n’en sache rien, prémédite la terrible deuxième Guerre mondiale et sa Solution Finale. Le roman est merveilleux pour sa langue orale et son humour impossible. Il est aussi une leçon de vie, car Yankl a compris que seul survivant, sa vie en Amérique ne sera possible que s’il dépose sur ce bateau de réfugiés pour les abandonner à jamais les souvenirs de sa vie de bête de sacrifice. Il offre à Sholem Aleikhem les mots que désormais il ne voudra pas laisser venir à sa bouche, car sinon à quoi bon vivre ? Il ose une résilience absolue en donnant à Sholem Aleikheim les mots de sa souffrance tout en lui demandant de les oublier. Édifiant. 

Les mille et une nuits de Krushnik
de Sholem-Aleikhem
160 p
Les Éditions de l’Antilope

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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