Fictions
Mathias Enard nous invite « Au banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs »

Mathias Enard nous invite « Au banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs »

29 novembre 2020 | PAR Jean-Marie Chamouard

Mathias Enard est lauréat du Prix Goncourt 2015. Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs est un livre drôle, foisonnant qui emmène le lecteur dans un village des Deux Sèvres. C’est un roman sur la ruralité avec un ancrage historique local et une touche philosophique.

David arrive à « La Pierre Christophe » le 11 décembre. Le village est en lisière du marais Poitevin. Il s’installe dans la ferme de Mathilde et de Gary pour sa thèse d’anthropologie. Il découvre peu à peu le village et le Café Pêche, lieu de toutes les rencontres. L’accueil est chaleureux et … alcoolisé. Il commence les interviews, parcourt la campagne et le marais sur une vieille mobylette et tient un journal intime. Le lecteur fait la connaissance de Mathilde, l’agricultrice ferrée en informatique, de Gary qui l’emmène à la chasse, de Thomas le patron du Café Pêche, de Max l’artiste frustré. Il s’attache à Lucie, maraichère et militante écologique et à Martial, maire du village et fossoyeur. Le sort tragique de Jérémy et de Louise les arrière grands-parents de Lucie nous ramène aux années 1940 et hante le livre. Mais le personnage principal est peut être la « Roue », la roue du temps qui passe et des réincarnations successives : le lecteur remonte ainsi le temps jusqu’à Clovis, mais aussi aux guerres de religion et à Napoléon. Arrive ensuite le banquet qui réunit pour trois jours, 99 « enterreurs » dans l’abbaye de Maillezet où séjourna Rabelais. Un pied de nez à la mort, un festin gargantuesque, organisé tous les ans par la confrérie des fossoyeurs, une confrérie fondée lors de la reprise de Jérusalem par Saladin. Un festin qui se termine par un rituel immuable et secret : chacun des 99 convives trinque en déclinant un synonyme du mot mourir. Le livre se termine comme il a commencé, par le journal de David. David qui débute une nouvelle vie. Une belle vie…

Ce livre est vraiment réjouissant, drôle, sa lecture un vrai plaisir. C’est une symphonie dont les chapitres sont séparés par une « chanson », un bref intermède triste et tendre. Les longues phrases et la ponctuation donnent au texte un rythme ample, un souffle puissant. Cette épopée traverse le temps mais ne quitte pas la région de Niort et du marais poitevin. Les personnages sont truculents, Rabelais n’est jamais loin. La mort côtoie en permanence le foisonnement de la vie qui peut être brutale et cruelle. L’auteur écrit de très belles lignes sur la mort, sensibles émouvantes comme lors du décès de Marcel Gendreau le vieil instituteur et poète à ses heures. La roue des réincarnations donne au roman, une dimension fantastique mais aussi une profondeur historique, un sentiment d’éternel retour. Mathias Enard est un peu sociologue aussi : le sujet de thèse de David est la campagne, lieu de diversité. Il évoque aussi les profondes mutations du milieu rural : le paysage a changé avec le remembrement, les boutiques ont disparu, la foi chrétienne a reculé, l’unique médecin généraliste approche de la retraite, les combats écologiques sont difficiles.
Mathias Enard décrit depuis le village de la Pierre Christophe « le grand cercle du vivant ».Comme le dit David « C’est beau, beau et triste à la fois ».

Mathias Enard, Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, Actes Sud, 428 pages, 22,5 euros, sortie en octobre 2020.
visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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