Fictions
Marie Darrieussecq : Pas dormir, un récit d’insomnie

Marie Darrieussecq : Pas dormir, un récit d’insomnie

03 janvier 2022 | PAR Jean-Marie Chamouard

«Je ne dors toujours pas» Cette phrase se répète de manière lancinante dans le récit. Marie Darrieussecq décrit avec humour sa douloureuse vie d’insomniaque. Elle élargit le propos en s’attachant aux causes psychologiques, économiques, sociales, des troubles du sommeil, si fréquents dans notre société. Elle aborde aussi la place de l’insomnie dans la littérature et dans la vie de nombreux écrivains.

L’insomnie, un mal douloureux, si difficile à surmonter

«J’ai perdu le sommeil». A partir de son expérience personnelle, Marie Darrieussecq explore l’insomnie. Elle la décrit comme une torture. La souffrance est nocturne, culminant à 4h, mais aussi diurne: «les matins d’insomnie sont des matins morts». La certitude de l’épuisement du lendemain, l’empêche de s’endormir. Alors que faire? L’auteure parle de la tentation des hypnotiques et de l’alcool. Elle a en vain tout essayé: la psychanalyse, l’hypnose, la méditation… .Elle a consulté une spécialiste du sommeil qu’elle appelle sa Grande Prêtresse. L’insomnie, la littérature ne parle que de cela: les citations littéraires sont donc très nombreuses mais les deux maîtres en insomnie seraient Kafka et Proust. L’auteure parle de la chambre «qui a la forme de notre tête, de notre intérieur» et du lit où l’on ne dort pas mais qu’il peut être difficile de quitter le jour. Mais il y a aussi ceux «qui n’ont rien pour poser leur tête», l’insomnie n’étant alors que la prolongation sans répit de la misère. Elle cherche à comprendre: l’insomnie est «une forme spiralée de l’angoisse», une hantise de la mort. Elle dévoile par allusions ses drames familiaux et personnels. Le lecteur apprend qu’elle est devenue psychanalyste pour «guérir de la «clinophilie». Mais l’insomnie a aussi des causes sociétales. L’économie néo libérale cherche à s’approprier le sommeil. Il est menacé par la connexion sans répit, la chambre n’étant plus un lieu à soi mais un espace connecté.

L’insomnie au cœur de notre monde contemporain

Marie Darrieussecq a écrit un livre très original, une série de variations autour de ce thème lancinant, douloureux: je ne dors toujours pas. Il est auto biographique mais c’est aussi une étude clinique de l’insomnie et un essai sur sa place dans la littérature. Pour de nombreux écrivains l’écriture est indissociable de l’insomnie peut être parce qu’elle interroge, modifie le rapport au temps. Le récit est ainsi truffé de références littéraires .Il est agréablement illustré de dessins et de photographies en particulier de ses voyages. Parfois un peu énigmatique, complexe, le texte est volontiers drôle. Marie Darrieussecq pratique l’autodérision comme lorsqu’elle montre toutes ses boites de psychotropes, qu’elle appelle ses réserves. Avec pour commentaire: «de quoi régler le problème une fois pour toute»! L’originalité du livre apparaît aussi lorsqu’elle aborde le Feng Shui, cette médecine de l’habitat qui pourrait améliorer notre psychisme et … notre sommeil. Le récit est très réaliste lorsqu’elle décrit sa vie de mère de trois enfants, insomniaque, donc épuisée en particulier entre 18h et 20h. C’est aussi une rêverie «éveillée» ce qui explique les détours et digressions du texte. Marie Darrieussecq élargit le propos à la fin du livre: «le sommeil perdu est le signe de ce qui a disparu» .La perte concerne les disparus de la Shoah, et les espèces animales éteintes.
A partir de son expérience personnelle Marie Darrieussecq invite le lecteur à une réflexion sur les multiples causes et significations de l’insomnie, ce symptôme si fréquent et si difficile à vivre.

Marie Darrieussecq, Pas dormir, éditions P.O.L., 310 pages, 19,9 Euros, sortie en septembre 2021

Visuel : ©P.O.L

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