Fictions
Ludmila Oulitskaïa : « Ce n’était que la peste »

Ludmila Oulitskaïa : « Ce n’était que la peste »

10 mai 2021 | PAR Jean-Marie Chamouard

Dans ce court récit écrit en 1988, Ludmila Oulitskaïa décrit une brève épidémie de peste survenue en 1939 dans une ville de Moscou traumatisée par la terreur stalinienne.

Saratov, Russie, hiver 1939. La ville est enfouie sous la neige, balayée par le blizzard. Mayer travaille seul, la nuit, dans le laboratoire d’étude de la peste. Puis il doit se rendre pour une conférence à Moscou, où il tombe malade subitement. A l’hôpital Sainte Catherine le diagnostic tombe dans un silence de mort : la peste pulmonaire. Mortelle à 100%.Les services de sécurité organisent la lutte contre l’épidémie avec les masques, les combinaisons de protection, l’isolement des cas contacts. Les agents de sécurité du NKVD viennent chercher, de nuit, à leur domicile, les personnes ayant croisé Mayer dans le train, l’hôtel ou à la conférence. Ils sont terrorisés croyant à une arrestation puis se retrouvent en quarantaine à l’hôpital. L’épouse du vieux médecin de quartier dira soulagée au retour de son mari: « Ce n’était que la peste. Ce n’était que cela ».

Ludmila Oulitskaïa a écrit ce texte prémonitoire en 1988 pour un concours d’écriture. Il relate un fait historique : un début d’épidémie de peste a été jugulé à Moscou en 1939. Il a été redécouvert en Russie l’année dernière dans le contexte pandémique. L’auteure a été biologiste et sa description « clinique » de l’épidémie paraitra familière au lecteur ! Le style du récit est sobre, efficace, ciselé, avec des phrases brèves et des paragraphes très courts. L’auteure recrée l’ambiance angoissante de l’époque, en quelques lignes. Les descriptions sont très suggestives : le lecteur observe comme si elles avaient été peintes certaines scènes de la vie moscovite. Il a l’impression d’assister à la queue devant le bureau d’une prison ou à la farandole autour d’un feu, des hommes en combinaison dans le jardin enneigé de l’hôpital.

Ludmila Oulitskaïa décrit « la peste au temps de la peste ». Le personnage haut placé qui apparait dans le récit n’est autre que Beria. L’épidémie survient alors que les arrestations massives ordonnées par Staline se poursuivaient et la hantise des disparitions, la terreur des arrestations et des exécutions sont palpables tout au long du texte. L’auteure, comme Camus, décrit bien une double épidémie, la peste du totalitarisme elle, ne sera pas vaincue de si tôt.

Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 137 pages, 14 Euros, sortie le 29 Avril 2021

visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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