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[INTERVIEW] Luca di Fulvio, un enfant devenu écrivain de talent

[INTERVIEW] Luca di Fulvio, un enfant devenu écrivain de talent

03 mai 2017 | PAR Marine Stisi

Luca Di Fulvio, auteur romain, voit publier au printemps son nouveau roman, Les Enfants de Venise, aux Editions Slatkine & Cie. Son dernier opus, Le Gang des rêves, paraît à cette même occasion chez Pocket. L’occasion pour nous de rencontrer cet homme à l’humour débordant et féru d’histoire et de tenter de découvrir la recette magique de son écriture addictive.

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Luca di Fulvio, vous publiez en France en mai prochain votre nouveau roman, Les Enfants de Venise. Votre précédent roman, Le Gang des rêves, a été très bien reçu ici. Est-ce que ce succès précédent vous donne confiance ou au contraire, vous met une certaine pression ?

Pour être tout à fait franc, ça n’est ni l’un ni l’autre ! Je ne ressens que de la joie. Vous savez, les raisons du succès, on ne les comprend jamais. Je peux simplement dire que j’ai beaucoup de chance, alors, la seule chose que je peux faire, c’est en être content.

Dans votre premier roman, Le Gang des rêves, le lecteur est transporté à New-York, est emporté dans son tourbillon et dans son rythme pressé. Il paraît, pourtant, que vous n’y êtes jamais allé… Comment écrit-on sur une ville qu’on ne connaît pas et surtout, une ville aussi complexe que New-York ?

En réalité, j’y suis allé très jeune car j’avais une amoureuse américaine. Mais ce n’était évidemment pas le New-York du livre (ndlr : le livre se passe dans les années 20). Pour tout vous dire, les américains maîtrisent l’art de l’archivage. J’ai découvert un site internet où, en entrant l’année voulue et le nom de la rue, des photographies étaient répertoriées. Ca m’a beaucoup aidé à rendre compte du contexte. A Rome, où je vis, j’ai parlé de ce principe à la mairie, en allant demander aux personnes âgées d’apporter des photos de leur jeunesse, si elles en avaient, afin de créer nous aussi une base de données. Ces photos nous prouvent comment une rue peut changer entre 1910, 1930, 1950… Mais évidemment, à Rome, ça n’a pas marché ! (rires) Mais pour revenir à votre question, j’écris actuellement un livre sur Buenos Aires. Je ne connais pas non plus cette ville et dans ce cas, je n’ai pas eu de petite amie argentine ! Mais il y a des lieux qui sont tellement magiques qu’imaginer y avoir vécu, ce n’est pas si difficile. Paris, pour moi, c’est aussi une ville comme cela, une ville qui vit dans la tête de chacun.

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Il n’y a jamais eu un moment, après l’écriture du livre, ou même pendant, où vous avez eu envie de découvrir New-York, de retourner sur les lieux du crime, en quelque sorte ?

Non, car je connaissais déjà mon New-York à moi, celui qui vivait à l’intérieur de moi. Y aller, ca aurait été me trahir et casser tout ce que j’avais imaginé ! Et prendre le risque de me rendre compte de toutes mes éventuelles erreurs ! (rires)

Dans Les Enfants de Venise, c’est tout le contraire, vous connaissez très bien les lieux. Est-ce que vous avez ressenti le besoin d’y retourner ?

J’y suis retourné, mais la difficulté avec Venise, c’est que c’est une ville très changeante. La Venise des années 1515 n’a plus rien à voir avec ce qu’elle est aujourd’hui. Certains bâtiments ont été détruits. Même les noms des rues sont différents. Beaucoup de maisons étaient sur pilotis, il y avait de la terre partout. Les courtisanes à l’époque étaient des prostitués de haut-rang. Elles étaient très cultivés, connaissaient la poésie, la littérature. Elles portaient des chaussures à talons très hauts car la ville était littéralement recouverte de boue. Tout ça, il faut se l’imaginer. Mais de Venise, je connais les odeurs, même si à l’époque tout était cent fois plus fort.

Les femmes, dans vos romans, possèdent une place centrale et malgré la petitesse de leur condition, une force assez impressionnante. Qu’est ce qui vous donne envie de faire des femmes des piliers de vos romans ?

Dans Le Gang des rêves, Cetta vient effectivement d’un milieu très modeste, ce qui n’est pas le cas de Ruth, qui elle, est très aisée. Ce qui est intéressant dans l’écriture, c’est quand les gens de la haute société tombent, pour remonter ensuite bien sûr, mais il faut qu’ils tombent un peu. Dans la misère, ils ne peuvent pas tomber plus bas.

Avez-vous eu un modèle féminin, une inspiration ?

Ma grand-mère, qui était une femme extraordinaire, qui m’a enseigné l’amour de raconter des histoires. Elle vivait dans le Piémont, au milieu de rizières, et comme dans beaucoup de maisons à cette époque là, il y avait une cheminée énorme dans laquelle on s’asseyait car il faisait très froid. Avec mes cousins, mes frères et mes sœurs, on s’y asseyait tous et on écoutait ma grand-mère raconter des histoires. C’était merveilleux et c’est cette impression là que j’aimerais que les gens ressentent en lisant mes histoires.

Quel genre d’enfant vous étiez, vous, petit ? Etiez-vous aussi filous et malins que les héros de vos romans, ou étiez-vous plutôt calme, et que vos histoires vous les écrivez comme une revanche ?

J’étais terrible ! Je n’arrivais pas à traverser une rue sans avoir peur ! Ma mère disait de moi que je frôlais tellement les murs que j’en cassais les clés sur les portes ! C’est pour ça que j’adore Christmas et Mercurio. C’est la revanche du frustré ! (rires)

Et pourquoi centrer vos écrits sur l’enfance ?

Je crois que cela vient de deux choses. La première, c’est que commencer avec un enfant, ça permet de construire une histoire sur le présent et le futur mais qui ne s’embarrassera pas du passé et des psychoses qu’un adulte peut trainer derrière lui. Deuxièmement, j’aime débuter une histoire par son commencement. Le vrai commencement. Après cela, seulement, tu peux écrire « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ! ».

cvt_les-enfants-de-venise_2465Vous avez également un intérêt évident pour la religion juive, en plus des femmes. Dans Les Enfants de Venise, on assiste à la création du ghetto de Venise. Désirez-vous mettre en lumière les oppressions ?

Oui, absolument. Et dans ma famille, il y a de multiples origines, du sang venant de partout, dont du sang juif. C’est une communauté qui m’a toujours intéressée. Mon petit-frère était fiancé à une jeune fille juive quand ils étaient très jeunes. Ils s’aimaient énormément et ce n’était ni en 1515, ni en 1920. Pourtant, le père de la jeune fille a catégoriquement refusé qu’elle épouse un jeune catholique. Ca a été terrible pour lui, il en souffre encore aujourd’hui, et je suis persuadé qu’elle aussi. C’était il y a 30 ans, mais ce genre de cas existe toujours, aussi dans la religion musulmane. Je crois profondément au principe de l’intégration, c’est notre seule option, je ne crois pas aux races. Un de mes amis australiens, très blond, est marié avec une femme sud-américaine à la peau très noire. Venus en Italie ensemble, je leur ai réservé un hôtel et là, elle m’a demandé si l’hôtel n’allait pas avoir de problème avec la couleur de sa peau. Pour moi, c’est incompréhensible qu’un être humain puisse en arriver à faire ce genre de demandes. En ce sens, il ne faut jamais cesser de parler des opprimés.

Pour terminer, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre prochaine publication ?

Il y a un livre qui a déjà été écrit en 2015, et qui se passe dans les montagnes italiennes, avec un enfant très jeune. Puis, il y a celui que j’écris actuellement qui se passe donc en Argentine, à Buenos Aires. Dans celui-ci, je parle d’une société tenue par des juifs qui faisaient venir des jeunes filles juives de l’est, entre 13 et 16 ans, pour qu’elles deviennent domestiques. En réalité, elles devenaient prostitués. Elles payaient le voyage avec leur corps et se retrouvaient dans une ville où vivaient 2 millions d’habitants, presque tous des hommes, pour 2000 bordels. Quand on faisait le calcul, ça donne 600 hommes chaque semaine. Il y a de quoi écrire… C’est fou, petit, je détestais l’histoire. Aujourd’hui, je ne pourrais lire que ça !

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Luca di Fulvio, Les Enfants de Venise, Editions Slatkine & Cie, 736 pages, 23€.

Parution : le 4 mai 2017

Luca di Fulvio, Les Gangs des rêves, Pocket, 864 pages, 9,30€.

Parution : le 4 mai 2017

Propos recueillis par Marine Stisi

(C) Olivier Favre

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30% théâtre, 30% bouquins, 30% girl power et 10% petits chatons mignons qui tombent d'une table sans jamais se faire mal. Je n'aime pas faire la cuisine, mais j'aime bien manger.

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