Fictions
« Les Vitamines du bonheur » de Raymond Carver : Short Cuts

« Les Vitamines du bonheur » de Raymond Carver : Short Cuts

10 mai 2022 | PAR Julien Coquet

En une douzaine de nouvelles, Raymond Carver prouve sans aucune difficulté qu’il est l’un des maîtres incontestés de la short story.

Publié pour la première fois en 1983, Les Vitamines du bonheur regroupe douze nouvelles centrées sur des Américains de la classe moyenne. Les difficultés qu’ils rencontrent au cours de leur vie semblent bouleverser la trajectoire prévue. Pourtant, les comportements qu’ils adoptent et les postures qu’ils tiennent font de ces épreuves des moments clefs de leur vie : un père débordé et désespéré par l’abandon de sa femme (« Fièvre »), un autre qui menace de sombrer dans l’alcoolisme après s’être séparé (« Attention »), un couple mis à l’épreuve par un chômage vecteur d’une possible dépression (« Conservation »)…

Ce qui est formidable, chez Carver, c’est sa capacité à faire d’événement anodins des moments révélateurs de situation déjà sous tensions. Dans « Conservation », la situation est claire dès le départ : « Le mari de Sandy restait sur le canapé depuis qu’il avait été viré ». Pour autant, Carver va se concentrer sur la panne du frigo pour mieux faire ressortir toutes les tensions et peurs du couple, notamment celle de devoir dépenser une somme importante sans en avoir forcément les moyens. Ou encore, dans « Compartiment », le vol d’un portefeuille dans un train, alors que le propriétaire dudit portefeuille se rend à Strasbourg visiter, sans grande envie, un fils qu’il n’a pas vu depuis huit ans.

Les personnages sont tiraillés entre cette « pursuit of happiness » (inscrite dans la Constitution américaine) et le réel qui les oblige à constamment arbitrer : que faire ? C’est de là que part toute l’humanité des personnages de Carver, de leur prises de décisions, de leurs réflexions. Le succès de Carver provient également de son écriture très simple à lire, et sûrement très difficile à écrire : rien n’est superflu et tout fait sens. L’économie de mots et la simplicité des phrases servent une sorte de behaviorisme, une approche de la psychologie essentiellement centrée sur l’étude des comportements d’un individu face à son environnement.

Enfin, parmi ces douze nouvelles, mentionnons au moins deux chefs-d’œuvre (n’ayons pas peur des mots). « Une petite douceur » voit un jeune couple harcelé au téléphone alors que leur fils se retrouve plongé dans un profond sommeil, après avoir été renversé par une voiture. Et « Cathédrale », qui donne son nom au recueil de nouvelles américain, où un homme réticent à recevoir un ami aveugle de sa femme va découvrir le pouvoir du dessein.

« Cette soirée chez Bud et Olla, c’était spécial. Je le savais. Ce soir-là, j’étais content de presque tout dans ma vie. J’avais hâte d’être seul avec Fran pour lui dire tout ce que je ressentais. J’ai fait un vœu, ce soir-là. Assis à la table, j’ai fermé les yeux et je me suis concentré très fort. J’ai fait le voeu de ne jamais oublier cette soirée. C’est un vœu qui s’est réalisé. Et c’est dommage. Mais bien sûr, je ne pouvais pas le savoir à ce moment-là. »

Les Vitamines du bonheur, Raymond Carver, Editions de l’Olivier, 256 pages, 10,90 €

Visuel : Couverture du livre

Requiem de Mozart : Une odeur d’encens enveloppe la Philharmonie
Le portrait de Marilyn Monroe devient l’œuvre la plus chère du XXe siècle
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture