Fictions
Les nouvelles inédites d’Anaïs Nin: la naissance du désir

Les nouvelles inédites d’Anaïs Nin: la naissance du désir

19 février 2021 | PAR Lise Ripoche

En 2020 les lecteurs français prenaient connaissance des nouvelles inédites d’Anaïs Nin, récemment traduites par Agnès Desarthe. Au début de cette année 2021, les éditions Robert Laffont font paraître leur propre recueil, participant ainsi à la diffusion de cette partie méconnue de l’oeuvre de l’autrice. 

 

Anaïs Nin n’est peut-être pas une icône

Anaïs Nin s’est fait connaître dans les années 1960 en publiant ses journaux intimes. La culture populaire l’a retenue comme la première femme a avoir écrit des nouvelles érotiques, notamment rassemblée sous le titre fameux Venus Erotica. En cela qu’il déplace le regard jusqu’alors culturellement centré dans l’oeil masculin, son travail clame qu’il existe aussi des désirs au féminin, foisonnants et multiples. L’histoire littéraire a dès lors fait d’elle une icône féministe, écrivant sur les femmes et pour les femmes. Cependant, comme le rappelle la préface signée Capucine Motte, Anaïs Nin n’a rien d’un paradigme, encore moins d’un modèle. Se refusant à se laisser enfermer dans quelque case que ce soit, aussi méliorative soit-elle, Anaïs Nin est surtout une anti-conformiste notoire, ayant vécu comme il lui plut, selon ses caprices et ses fantasmes. « Elle apparaîtra ainsi dans toute la gloire d’une femme sans scrupules et pourtant admirable. » écrit Capucine Motte. Personnage controversé si l’on cherche à faire d’elle une icône, peut-être après tout vaut-il mieux la laisser être ce qu’elle voulait: tout à la fois.

La naissance du désir

L’intemporalité perdue et autres nouvelles est particulièrement intéressant à cet égard, car toutes les nouvelles ont été écrites bien avant celles de Venus Erotica, ou la publication de son journal. On y assiste à la naissance de cet imaginaire érotique propre à l’autrice, basé sur les silences, les non-dits, l’attirance pour les corps aussi bien masculin que féminin. Avant d’être une écriture érotique, l’écriture d’Anaïs Nin était donc une écriture de la sensation, attentive au moindre remous, au moindre vertige, comme aux aguets de ce déferlement interne auquel elle consacrera plus tard son oeuvre. Il demeure encore à ce moment là une certaine pudeur, qui consiste parfois par exemple à cesser d’écrire au moment de l’aveu du désir. Pour autant, le lecteur ne s’y trompe jamais; si c’est justement là que l’écrivaine fait silence ce n’est évidemment pas par pudibonderie mais bien pour laisser au désir le temps de se répartir en ondes diffuses dans nos esprits. 

Anaïs Nin excelle dans la suggestion, et manipule comme personne cet art du dévoilement par détours de mots. Sa traductrice, dont on saluera au passage l’attention porté au rythme tantôt langoureux tantôt brusque de la langue de l’écrivaine, parlait d' »une vigueur et un désordre dans la volonté de tout dire ». Car Anaïs Nin ne se résume pas, elle est tout à la fois; cette femme qui rêve à la dérive que le temps n’existe plus, cette danseuse ensorcelante qui se fiche du désir des autres, cette femme crédule qui se laisse séduire par un pseudo-russe suicidaire, celle encore que les hommes redoutent pour sa liberté, et que les femmes craignent pour le pouvoir de ses charmes. Au micro de France Culture en 1969 elle disait « Dans toute femme, il y a beaucoup de femmes. Certaines n’existeront jamais, d’autres seront bannies, d’autres enfin seront en partie névrosées. J’ai appris à les séparer et à les réconcilier.

L’intemporalité perdue et autres nouvelles, Anaïs Nin, éditions Robert Laffont, « Pavillons poche » 2021

crédit visuel: couverture du livre

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Lise Ripoche

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