Fictions
Lectures d’été : destins de femmes

Lectures d’été : destins de femmes

16 août 2014 | PAR Audrey Chaix

Pour conclure l’été en beauté, Toute La Culture vous propose une sélection de cinq romans, un grand format et quatre poches, qui ont tous en commun de faire vivre à leur lecture de beaux destins de femmes. Les personnages qui habitent ces romans vivent à des époques différentes, elles n’ont pas toutes le même âge ni la même expérience de la vie. Cependant, elles ont toutes en commun de ne pas se contenter d’une donne qui ne leur convient pas et redistribuer les cartes, que ce soit en partageant ses peines et ses joies avec une amie, en mettant des mots sur une séparation, en initiant une quête de soi-même, en faisant en enfant ou bien en ressuscitant les fantômes du passé pour mieux affronter le présent.  

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles, de Suzanna Hayes et Loretta Nyhan

[rating=3]

9782714454157Avec son titre à rallonge un peu niais (on lui préfère nettement la version anglaise, I’ll Be Seeing You) et sa couverture ornée d’une enveloppe sur laquelle le titre est joliment calligraphié, Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles rappelle très fortement un succès d’édition d’il y a cinq ans, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer. Et les similarités entre les deux romans ne se limitent pas à la couverture : roman épistolaire sur fond de Seconde guerre mondiale, amitié naissante entre des correspondants qui ne se connaissent pas et habitent à des milliers de kilomètres de distance… le roman de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan ravira clairement les fans du livre de Mary Ann Shaffer.

La genèse des Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles est bien dans l’air du temps : les deux auteurs se sont rencontrées par le biais du blog de Loretta Nyhan. Ainsi a germé l’idée d’un roman commun, écrit à distance, puisque les deux femmes ont attendu la publication du livre pour faire connaissance de visu. Cette charmante anecdote fait écho à la situation des deux femmes qui sont les voix principales du roman, Glory et Rita, qui, elles aussi, ne se connaissent que par l’intermédiaire des lettres qu’elles échangent.

La période choisie par les deux auteurs est celle de la Seconde guerre mondiale, vue depuis celles qui sont restées aux Etats-Unis alors que, suite à Pearl Harbour, les troupes américaines venaient ajouter leurs pertes humaines au conflit mondial. Pendant que les pères et les fils sont au front, les femmes trouvent du soutien dans cette correspondance avec des inconnues, certes, mais qui vivent les mêmes angoisses, les mêmes doutes, et qui doivent aussi composer avec les petites privations du quotidien – tout en témoignant toujours un optimisme débordant. D’autant plus le roman ne se contente pas de montrer la fortitude et le courage de ces femmes restées derrière : il examine aussi leurs tentations les moins avouables, qu’elles partagent pourtant, et qui vont chercher plus loin que la simple surface parfois un peu superficielle des choses.

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles est ainsi un joli roman plein de bonne humeur, qui plaira à tous ceux qui se régalent d’histoires d’amitié. Ecrit avec humour, ce roman est absolument parfait pour finir les vacances !

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles, de Suzanna Hayes et Loretta Nyhan. Editions Belfond. Traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Parution : juin 2014. 350 p. Prix : 21 €.

Contrecoup. Sur le mariage et la séparation, de Rachel Cusk

[rating=3]

contrecoup-sur-mariage-separation-rachel-cusk-L-aOOfbbDans un roman court, qui laisse à peine le temps de reprendre son souffle, Rachel Cusk dissèque les différentes étapes d’une séparation entre un homme et une femme. Raconté à la première personne, du point de vue de la femme, Contrecoup tient presque plus de l’essai que du roman : il s’agit, pour la narratrice, de se poser la question de savoir comment survivre à la fin d’un mariage, alors que l’on se retrouve le seul adulte pour gérer cet échec tout autant que la vie quotidienne.

La notion de « contrecoup » permet à Rachel Cusk de structurer une réflexion auteur d’une expérience personnelle encore à vif. En anglais, contrecoup se traduit « aftermath », qui traduit tout aussi bien les répercussions suite à un conflit que la pratique agricole de la seconde récolte de foin après la moisson : il s’agit donc bien de récupérer ce qui reste du fauchage pour en tirer profit, même si, au premier regard, rien ne semble avoir survécu. De la même manière, Cusk met à nu tous les rouages de sa rupture, de manière systématique, voire obsessionnelle, pour tenter d’en retirer quelque chose de nouveau, de positif. Avec un regard cruel et extrêmement froid, convoquant des figures tragiques antiques, Rachel Cusk nous fait pénétrer dans l’intimité de ses sentiments pour nous permettre de comprendre comment, de la fin d’un monde, on peut en créer un nouveau, et en puiser l’élan créateur nécessaire à l’écriture.

Cependant, l’introspection est si personnelle qu’il est parfois difficile au lecteur de s’y faire une place afin de ressentir l’empathie nécessaire pour se laisser emporter par Contrecoup. Certains s’y retrouveront sans doute, d’autres y verront le besoin impératif de l’auteur d’écrire pour se libérer, comme dans le cas d’une psychanalyse, et enfin passer à autre chose.

Contrecoup. Sur le mariage et la séparation, de Rachel Cusk. Editions Points Seuil. Traduit de l’anglais par Céline Leroy. Parution : 19 juin 2014. 192 p. Prix : 6,30 €.

La Parade des Anges, de Jennifer Egan

[rating=4]

9782757834992Dans La Parade des Anges, Jenniger Egan pose un regard rétrospectif sur les utopies hippies des années 1960 et 1970 : à San Francisco, la jeune Phoebe vit dans l’ombre de sa grande sœur Faith, qui s’est jetée du haut d’une falaise en Italie huit ans plus tôt. Hantée, habitée par le fantôme de sa sœur, Phoebe erre dans les rues de San Francisco sans vraiment trouver de but à sa vie, comme si elle était arrivée trop tard pour être hippie, et sans pour autant se sentir en phase avec les idéaux de sa sœur et de ses amis. Elle décide alors de quitter la ville pour partir sur les traces de Faith, en Europe, parcourant à son tour les villes européennes d’où la jeune fille lui envoyait des cartes postales avant ce village fatal sur la côte italienne.

Jennifer Egan raconte ainsi le voyage initiatique d’une jeune femme à la recherche d’une époque disparue, qui est un point de référence pour les petits frères et sœurs des hippies aussi bien qu’une utopie qu’ils ne vivront jamais. Au cours de ses pérégrinations, Phoebe se remémore également son enfance, l’ombre de son père parti lui aussi trop tôt, l’admiration qu’il vouait à la grande sœur, la plaçant sur un piédestal comme une déesse païenne. Difficile pour Phoebe, dans ces conditions, de se construire une personnalité en dehors de la figure omniprésente de sa sœur, qu’il lui est impossible de remettre en question puisqu’elle est morte avant de faire un faux pas.

Tout en décrivant le chemin de Phoebe pour devenir une femme affranchie du passé de ses aînés, Jennifer Egan met aussi en lumière la gueule de bois des hippies devenus adultes, après Woodstock et après le Vietnam : au cours de son voyage, Phoebe retrouve l’ex petit ami de Phoebe, Wolf, celui qui l’a accompagnée en Europe. Lui aussi est habité par le passé et par ses idéaux qui n’ont pas résisté au passage du temps et à la mort de Faith.

Ainsi, avec La Parade des Anges, Jennifer Egan dresse le portrait tendre et poignant d’une génération perdue entre les rêves de leurs grands frères et l’inconnu de ce qui les attend dans un monde en pleine mutation. Un roman nimbé d’une chaude lumière tout droit venue des années Peace & Love, mais qui en sonne aussi le glas pour mieux accepter ce qui reste à venir.

La Parades des anges, de Jennifer Egan. Editions Points Seuil. Traduit de l’anglais par Hugues Leroy. Parution le 12 juin 2014. 448 p. Prix : 7,90 €.

Au début, de François Bégaudeau

[rating=4]

au-debutC’est le seul roman de cette sélection écrit par un homme : François Bégaudeau livre ici treize nouvelles qui commencent toutes par « Au début », et qui racontent toutes le début de treize vies humaines (ou pas), alors que les futures mères (et un père) témoignent de ce qui les a poussées à avoir un enfant, ou bien à décider de ne pas en faire. Par le biais de ces treize témoignages, Bégaudeau explore la question délicate de savoir pourquoi, à un moment précis de sa vie, de sa relation, décider de devenir parents, de savoir ce qui, dans le passé de chacun, est un frein ou une motivation, de comprendre ce que représente, pour chacune, la grossesse et l’accouchement, et où se trouve la place du père… autant de questions souvent taboues – notamment celle, pour une femme, d’assumer un refus de la maternité !

Bégaudeau y dit aussi la réalité des accouchements (sans trop insister non plus !), de l’instinct de survie et de reproduction, l’angoisse de la maternité… autant de questions qu’il aborde avec beaucoup de délicatesse, en premier lieu parce qu’il s’efface pour laisser la parole à ses femmes qu’il a interrogées et qui lui ont livré leurs pensées les plus profondes.

L’auteur rend ainsi un très bel hommage à toutes ses mères qui ont d’abord été des filles et qui restent des femmes, des sœurs, chacune vivant leur maternité à leur manière, sans qu’il soit nécessaire ou utile de porter un quelconque jugement. Bégaudeau affirme ainsi qu’il existe autant de mères qu’il y a de femmes alors qu’il livre un recueil de nouvelles qui ne laisse pas indifférent.

Au début, de François Bégaudeau. Editions 10 18. Date de parution : 3 juillet 2014. 168 p. Prix : 6,60 €.

Chambre 2, de Julie Bonnie

[rating=3]

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 Auxiliaire de puériculture, Béatrice ne s’épanouit pas vraiment dans son travail. De chambre en chambre, elle observe les jeunes mères auxquelles elle doit apprendre à s’occuper de leur nourrisson avec une tristesse et un pessimisme confondants. Dans une autre vie, elle vivait une vie de bohême avec son amant Gabor, leurs deux enfants et les autres saltimbanques composant le cabaret de l’amour. Jusqu’au jour où leur petite troupe a implosé. Il a fallu se sédentariser, trouver un travail fixe pour gagner sa vie. Béatrice est donc devenue auxiliaire de puériculture, tandis que Gabor a fini par s’enfuir. Depuis, la jeune femme rumine sa vie d’avant, qu’elle regrette, tout en subissant sa vie actuelle, tout en projetant sa dépression sur le service maternité de l’hôpital où elle travaille.

Julie Bonnie décrit ici une vision extrêmement sombre de la maternité, où les mères sont perdues, démoralisées, dans une situation d’échec par rapport à leur enfant. Mettre au monde en enfant mort né, accoucher par césarienne, ne pas parvenir à allaiter, déni de grossesse… il y a peu de moments heureux pour les femmes dans la maternité où travaille Béatrice. Celles qui paraissent heureuses sont mal jugées par l’équipe soignante – quand leur bonheur n’est pas tout de suite remis en question. Julie Bonnie bat en brèche tous les mensonges de la société, qui martèle à longueur de temps que la maternité est un moment de grâce,  en rappelant qu’un accouchement n’est pas une partie de plaisir, et que se sentir mère ne va pas toujours de soi. C’est honnête, mais parfois un peu trop systématique – à moins que cette manie de voir tout en noir ne soit qu’un reflet déformé de la réalité perçue par Béatrice, la narratrice.

Car en parallèle, Béatrice retrace les treize années où elle était danseuse nue pour le cabaret de l’amour. Une vie itinérante dans un camion aménagé en appartement, trois enfants dont un mort né enterré en cachette au Père Lachaise, des compagnons de route aussi marginaux que foncièrement bons : auréolée de la douce lumière du bonheur, cette vie instable, considérée par les autres comme anormale, la comblait bien plus qu’une illusion de sécurité.

Chambre 2 sonne finalement comme le récit d’une dépression post-natale interminable à laquelle seule Béatrice pourra mettre un terme. Julie Bonnie signe ainsi un roman servi par une écriture très forte, qui délivre des phrases en forme d’uppercuts pour mieux mettre le lecteur K.O. On en ressort un peu groggy, déchiré entre la dureté des chapitres sur la maternité et la nostalgie amère de ceux qui content les tribulations du cabaret. Et surtout touché par ce portrait de femme qui, avec une sensibilité presque maladive, se livre sans tabou pour conter son histoire.

Chambre 2, de Julie Bonnie. Editions Pocket. Date de parution : 14 août 2014. 192 p. Prix : 6,20 €.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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