Fictions

« L’Ecart » d’Amy Liptrot : La possibilité d’une île

« L’Ecart » d’Amy Liptrot : La possibilité d’une île

31 décembre 2018 | PAR Julien Coquet

Alcoolique, Amy Liptrot trouve le salut qu’elle attendait en s’exilant dans les îles Orcades, au nord du Royaume-Uni. Un roman important sur l’alcoolisme et sur les Badlands.

Le titre, mystérieux, est cependant vite expliqué par l’auteur dès les premières pages : les terres situées à l’écart des bâtiments principaux d’une ferme, souvent à flanc de colline, « constituent les « écarts », c’est-à-dire les confins d’une exploitation, ces lieux à demi défrichés où les animaux sauvages et domestiques se côtoient, où le petit peuple des esprits et des fées peut déambuler librement, loin du regard des hommes ». L’écart, au-delà de la définition géographique donnée, est aussi le choix d’Amy Liptrot : prisonnière de la vie d’alcoolique qu’elle mène à Londres, l’auteur a décidé de s’exiler dans les Badlands, sa terre natale.

Plutôt que de se concentrer sur les souffrances liées à l’alcoolisme et aux démons qui hantent la narratrice, L’Ecart préfère parler du véritable ravissement qui emporte Amy Liptrot. Elle-même insulaire, Amy Liptrot redécouvre les paysages des Badlands en y habitant et en travaillant pour la Royal Society for the Protection of Birds. L’auteur avait choisi de quitter son île natale volontairement, un territoire où elle se sentait emprisonnée : « J’ai vécu sous le regard d’un ciel immense, dans un espace infini. Pourtant, je me heurtais sans cesse aux confins de l’île et de la ferme ». Direction Londres, où il est « difficile de se faire un nom dans un endroit pareil, mais je m’étais juré d’y parvenir ».

La vie londonienne est pourtant loin des espérances de l’auteur et se transforme vite en cauchemar, de petits boulots en travaux inintéressants, de chagrins d’amour en fêtes toujours plus alcoolisées. Cette pente, la narratrice va la descendre jusqu’à toucher le fond, jusqu’à prendre conscience que son mode de vie n’est plus tenable. L’aide fournie par les Alcooliques anonymes la conduit à retourner dans les îles et à s’ouvrir à une autre vie, radicalement différente.

De là, et c’est la plus grande partie du récit, Amy Liptrot renaît en découvrant la nature, en contemplant la force du vent et des vagues, la forme des nuages, la beauté des oiseaux, le courage des habitants à résider sur un territoire si inhospitalier. « Sur les très petites îles des Orcades, les projets et les possibilités offertes à chacun ne sont pas seulement restreints par l’exiguïté du territoire, mais aussi par le peu de perspectives d’emploi et de loisirs, la rudesse du climat et la difficulté à se faire de nouveaux amis ». Chaque chapitre s’attache à développer un thème : l’agnelage, les aurores boréales, les bains de mer, la connexion, etc. Récompensé en 2016 du prestigieux prix Wainwright qui couronne une œuvre littéraire de Nature Writing puis, en 2017, de l’English Pen Ackerley Prize, L’Ecart est un livre important sur la guérison de l’alcoolisme et sur la beauté du monde.

« Au cours des premières semaines qui ont suivi ma cure de désintoxication, j’ai pris du Campral, un médicament prescrit pour atténuer l’envie de boire. Je sais maintenant qu’il n’existe pas de médicament susceptible d’étancher ma soif profonde et inextinguible. Ce n’est pas vraiment l’alcool que je désire, mais plutôt les effets qu’il procure – l’aisance, l’ivresse, l’insouciance. Ce n’est pas un problème physiologique : même si je me débarrassais de l’envie de boire, je serais toujours aux prises avec deux questions essentielles : pourquoi ai-je ressenti un tel besoin de m’enivrer pendant des années ? Et comment combler le vide causé par l’abstinence ? »

L’Ecart, Amy Liptrot, Editions du Globe, 336 pages, 22 euros

Visuel : Couverture du livre

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