Fictions
Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de Laure Mathieu

Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de Laure Mathieu

07 mai 2021 | PAR La Rédaction

Avec ce feuilleton, le Master de Création littéraire de Paris 8 et Toute La Culture éclairent votre printemps confiné avec un feuilleton de création littéraire qui interroge en 4 épisodes et 4 voix, les milieux de la culture. Voici le troisième des 4 extraits de textes travaillés lors de l’atelier d’écriture mené par l’écrivain et chercheur Boris Le Roy.

Il s’agit d’un texte de Laure Mathieu, qui perd un peu de sa plastique avec la mise en espace de notre site. Nous nous en excusons et vous enjoignons à commander le recueil de Laure Mathieu Le plus Grand Lit du monde…

Pour lire l’intégralité du texte… C’est ici.

« En rendez-vous chez le kinésithérapeute, tendue sur le ventre comme une tortue sur le dos, l’autrice explore l’ampleur de ses blocages ».

Par Laure Mathieu*

 

Avec ces vieilles machineries, la délicatesse est contre-productive, il me crie, car il est obligé de crier à cause du bruit sur le fauteuil quand il saute. C’est pourtant vrai qu’il est solide ce dos, et que le type aux glands n’est pas mauvais dans son genre, ça commence à fonctionner, le texte s’étale lentement comme une escalope, les histoires sont un peu écrasées par le résumé qu’en font les pieds. Mes paupières se ferment petit à petit sous les coups de boutoir du réel. C’est la première fois que mes sens s’en remettent entièrement à la pression. La pression du type sur moi vient s’ajouter à la pression des yeux qui me regardent et du poids que mon corps exerce sur lui-même. Ces pressions combinées viennent marquer ma peau. Cela fait des mois que je sens que ça pèse dessus, qu’elle n’est loin de craquer. Ça n’a pas l’air d’inquiéter le type, qui marche, tranquillement, qui trace sa route, et sa route, c’est moi.

Vous savez, mademoiselle, souvent les blocages ne viennent pas de ce qu’on appelle faux mouvements mais d’une mauvaise position.

Depuis mon trou, j’entends sa voix vibrer d’une drôle de manière, comme si elle voulait m’enrober, me séduire, presque. Oui, il n’a pas tort, maintenant que je peux un tout petit peu bouger, je dois réviser mon positionnement, d’ailleurs c’est peut-être ce qu’il me faut pour ce texte, un bon positionnement, quelque chose d’engagé, un truc qui claque, une nuit révolutionnaire, où je me jette à la face du monde comme un pavé. Peut-être que ce qui importe n’est pas tant ce que vous êtes mais sur quelle vitrine vous avez atterri. Le projet. Le pro-jet, le motto du pavé, c’est la sensation d’aller contre, d’être lancé pour s’évacuer du il faut.

Ce n’est pas facile car le langage est élevé et construit à l’intérieur des il faut. Le langage est performatif, il ne s’agit pas d’ordonner mais d’ordonner, donner de l’ordre, des ordres, à la pensée, c’est à dire aussi ordonner à la personne qui pense, ce qu’elle a dans le crâne, dans le corps.

Des ordres : il faut, il faut sortir de la surface de la langue c’est-à-dire qu’il faut y plonger plus profond, il ne faut pas la quitter des yeux, il faut la couper, la réparer, la torsader, il faut la tricher, il faut la séduire, il faut embrasser la langue avec la langue, il faut baiser cette langue avant qu’elle vous baise en retour, la langue de ma langue est pendante et humide comme celle d’un chien, je dois marquer mon territoire sur ma langue, poser mon drapeau, je dois la faire jouir, la lécher, lécher la langue encore et encore jusqu’à ce qu’elle brille comme une chaussure de cuir, comme un bouton, comme un miroir, la langue est un miroir, la langue reflète ma langue qui la lèche pour la faire briller, pour la polir, il faut polir la langue, la langue doit rester polie, reste polie, reste bien polie avec la langue.

La langue veut me dresser.

Mais contre la langue
Et ses il faut l’idée
du pavé se forme

et
elle
commence
doucement
à déborder
d’elle-
même.

Il suffirait
d’une remarque
pour que tout
explose.

Il
suffirait
d’une vague
un peu plus grosse que les autres pour que

et la vague arrive, entraînant avec elle la position, la prise de position. À l’intérieur de moi, les émotions, la putain de grande marée. Il faut que ça sorte de la page, que ça se casse d’ici.

D’un geste, le pavé est envoyé sur les lecteurs.

CRAC

Plus

Rien

Enfin,

Enfin,

plus rien.

Enfin, plus rien.
C’est vite dit.
Le véritable problème, en dehors du fait que les engagements du présent ont des conséquences sur le futur, c’est de tenir cet engagement sur la durée.

*Le travail plastique majoritairement performatif de Laure Mathieu combine textes, vidéos et sculptures. Il s’articule autour d’enquêtes linguistiques qui mettent en exergues les stratégies d’apparition et de construction de la pensée et de la parole. Écrits et lus seule ou en duo, ses récits philosophiques traitant de la conscience, de la subjectivité, du pouvoir de la fiction et son rapport au réel induisent une expérience sociale de la lecture entre l’artiste et le spectateur.Laure Mathieu est actuellement en master de création littéraire à Paris 8, ainsi qu’en résidence Au Lieu, et vient de sortir son premier livre aux Éditions Extensibles. Son travail a fait l’objet d’une exposition personnelle au Centre d’art Contemporain Passerelle à Brest. Elle a également participé récemment à plusieurs festivals de performance (notamment à la Fondation Ricard, SETU à Elliant, au Jardin C, Nantes, Les Écritures Bougées, Circonférences à Château-Gontier, Nouvelle Collection Paris x Do disturb au Palais de Tokyo) et à différentes expositions collectives (à in.plano,The others Art Fair à Turin, … ) Elle a été diplomée d’un DNSEP à l’EESAB site de Rennes, obtenu avec les félicitations du jury en 2015.

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