Fictions
Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de « Et si » d’Anouk Schavelzon

Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de « Et si » d’Anouk Schavelzon

29 avril 2021 | PAR La Rédaction

Avec ce feuilleton, le Master de Création littéraire de Paris 8 et Toute La Culture éclairent votre printemps confiné avec un feuilleton de création littéraire qui interroge en 4 épisodes et 4 voix, les milieux de la culture. Voici le deuxième des 4 extraits de textes travaillés lors de l’atelier d’écriture mené par l’écrivain et chercheur Boris Le Roy. Il s’agit de Et si d’Anouk Schavelzon*.

« Le début de la manifestation contre la précarisation des intermittent·e·s du spectacle était prévu à 15h30 sur la place de la République à Paris ; Margot y sera à 16h15. Elle est un peu en retard et ses ami·e·s l’attendent à la sortie de la station de métro. Seule l’effervescence du groupe arrive à faire passer en arrière-plan les images de violences policières qui tournent dans sa tête et qui l’ont presque dissuadée de venir. Toutefois, la pluie et l’immobilité du cortège que des camions de CRS à l’avant empêchent d’avancer menacent de les faire ressurgir. »

Pour lire le texte en entier, c’est ici : Et si

À 17h le monde finit par bouger : soupirs de soulagement. Fin temporaire du piétinement, « AntiAntiCapitalistesaHA » et la bruine continue de bruiner.
À 17h30 la voix des uns répond à celle des autres, les slogans fusent et claquent, mais il fait froid et l’eau commence à s’immiscer sous les manteaux.
À 18h nouveau temps mort, pause : les pieds et les hanches s’alourdissent, la pluie plaque les cheveux contre le front et les tempes. La cause du retour à l’immobilité reste hors-champ mais elle est dans toutes les bouches. Toujours les cars de police devant. Au milieu de ce cortège à l’arrêt, Margot ne peut plus ignorer la présence du cordon de CRS mobiles qui encadre méticuleusement le cortège, ni celle des barricades qui barrent l’accès aux grands axes de circulation adjacents. Tous ces signaux qui laissent entendre aux manifestant·e·s qu’ielles ne pourront faire autrement que de marcher au pas. Sagement. « Vous marchez parce que nous le voulons bien. » Tous ces signaux qui donnent à Margot l’impression de participer à une grande mascarade, la foule masquée en raison des mesures sanitaires ne faisant que renforcer cette impression. Un bien triste carnaval.
À 18h15 le mouvement reprend mais ça claque vraiment moins. Margot a froid ; la bruine ruisselle maintenant dans son dos et elle ne sent plus ses doigts. L’euphorie des retrouvailles est passée, les slogans s’affaissent, les rires se tassent et elle sent que la ritournelle inquiétante des images intérieures risque à tout moment de rejaillir.
Mais soudain, alors que tout son corps lui demande du répit, alors qu’elle se sent de plus en plus piégée au sein de ce cortège qui avance péniblement, alors que la peur commence à s’emparer de son cerveau et de son estomac, un bourdonnement passe à côté de son oreille, une lueur passe devant ses yeux : le monde change, les membres se réchauffent, les enjambées se font plus grandes, les bras s’agitent, le torse se penche vers l’avant. Et un, et deux, et trois… Margot court.
Margot court et poursuit le son étrange et la petite lumière qui l’ont frôlée et qui s’éloignent déjà.
Margot court parce que la luciole virevolte autour des manifestant·e·s et qu’au passage de ce minuscule être de lumière, leurs corps se figent. Margot court parce que la luciole est passée et qu’avec elle le monde s’est arrêté, la pluie a cessé, le groupe s’est effacé, et la pancarte brandie à bout de bras, en tombant, s’est démantelée :

« INTERMI PRÉCA TTENCE CHÔ RITÉ CA VA MAGE PÉTER. »

Margot court parce qu’au moment où la luciole l’a effleurée, elle a entendu une voix lointaine teintée d’un léger grésillement. Une voix qui ressemblait à celles qui s’échappent de vieux postes de radio que l’on n’arrive jamais à mettre sur la bonne fréquence et dont le son n’est jamais net. Cette voix s’est éloignée en même temps que l’être de lumière, si bien que Margot a associé le corps à la voix. Margot court parce que ces mots qu’elle croit être ceux de la luciole, la saisissent mais qu’ils s’éloignent vite, trop vite. Au début des années 1960, à cause de la pollution nous avons commencé à disparaître. Et les mots se gravent dans l’esprit de Margot. Après quelques années, nous n’étions plus. Et elle ne peut s’en défaire. Mais personne ne s’en est rendu compte. Et il n’y a plus qu’eux qui existent. Pendant qu’elle court, les mots tournent en boucle dans sa tête, et bourdonnent dans tout son être ; elle n’entend plus qu’eux. Au commencement, il y a : toi, toi et toi ; une sombre colère et une sombre lumière. Elle ne connaît plus que ces mots qui sont devenus en un instant son seul vocabulaire. Ils l’obnubilent, elle ne voit plus qu’eux qui se dessinent en lettres de lumière clignotante dans son cerveau. Dans ma nuit, il y a : vous, vos corps et vos cris qui, en elle, entrez tout entiers, tout entières. Elle ne goûte plus qu’eux, elle les mâche, les avale et les déglutit. Ils deviennent son souffle et son cœur ne pulse plus que pour que ce seul message se transmette dans tout son corps, dans tous ses pores, qu’il innerve l’entièreté de son être. Au commencement, il y a nous et une revanche à prendre.
Margot court parce qu’elle s’est sentie immédiatement liée à cette minuscule source de lumière et de chaleur mobile. Elle court, parce que l’étrangeté de ce petit point lumineux l’hypnotise et parce qu’à tout moment elle manque de le perdre de vue : un clignement trop long des paupières, la vision qui se trouble à force d’être concentrée, un écart contraint par la présence d’un obstacle imprévu, et la luciole risque de disparaître. Et cette peur fait vite battre son cœur, vite, trop vite.

Comment combattre la peur des violences policières ? Quelles images convoquer afin de la conjurer, afin de combattre le découragement et de se réapproprier l’espace-temps de la manifestation et de la revendication politique ? La luciole que Margot poursuit tout le long de cette nouvelle, semble avoir survécu à la disparition de l’espèce annoncée par Pasolini ; sa voix qui grésille, son volètement et sa lumière clignotante tentent de mettre en lumière quelques réponses à ces questions. Lueur d’un fragile espoir, peut-être la luciole permettra-t-elle à Margot d’être à nouveau maîtresse de son corps et de ses pensées, de briser l’écran de la peur et de la lassitude.

Anouk Schavelzon, 14.03.2021

*Après avoir écrit un mémoire de littérature sur le carnaval dans les romans du XIX e siècle, Anouk Schavelzon est aujourd’hui étudiante dans le Master de création littéraire de Paris 8 ; elle travaille à la rédaction d’une auto-fiction centrée sur le récit des origines et s’intéresse également à l’écriture pour le théâtre.

visuel:  Laetitia Larralde pour Toute la Culture

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La Rédaction

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