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Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de « 10.Ne », de Laurane Travagli-Chanal

Le feuilleton du Master de création littéraire : Extrait de « 10.Ne », de Laurane Travagli-Chanal

22 avril 2021 | PAR La Rédaction

Avec ce feuilleton, le Master de Création littéraire de Paris 8 et Toute La Culture éclairent votre printemps confiné avec un feuilleton de création littéraire qui interroge en 4 épisodes et 4 voix, les milieux de la culture. Voici le premier des 4 extraits de textes travaillés lors de l’atelier d’écriture mené par l’écrivain et chercheur Boris Le Roy. Il s’agit de 10.Ne de Laurane Travagli-Chanal*.

Depuis vingt-deux ans, Matthieu fait des néons. Des vrais, avec du gaz et des tubes en verre. Il pense qu’il aurait dû faire autre chose. Il pense que c’est la faute de Mina Mayakovski. Il pense qu’il y a vingt-deux ans, elle l’a trahi. Un jour, il reçoit une commande pour une œuvre d’art contemporain. Une œuvre de Mina. Il est convaincu qu’elle non plus n’a pas oublié. Qu’il s’agit d’un affront. Il décide de se venger …

Pour lire le texte en entier, c’est ici :

10.Ne – Version finale_TLC (1)

10

NE

  1. La médiatrice.

Numéro atomique : 10 ; symbole : Ne. Le néon est un gaz rare, classé au sein du huitième groupe principal du tableau périodique des éléments, groupe des gaz dits « nobles ». En 1910, le chimiste Georges Claude découvre que la stimulation par des décharges électriques de ce gaz, enfermé à basse pression dans une ampoule de verre, entraîne une ionisation des atomes qui émettent alors une vive luminescence de couleur rouge. Appliqué à d’autres gaz, ce même procédé permet d’obtenir des teintes différentes, s’agençant comme suit ; mercure : bleu ; sodium : jaune ; xénon : blanc (pur). Par abus de langage, le mot « néon » a été utilisé pour qualifier toute lampe produisant ce type caractéristique de lumière, cet éclat sourd et tranchant, cette phosphorescence inquiétante, collant à la rétine du noctambule égaré en mal de distraction pour l’attirer vers une destination qu’il ne cherchait pas.

« Je peux vous aider ? »

10.Ne. Le néon est un théâtre burlesque des années quarante sur Times Square ; c’est un club de strip-tease de la banlieue de Tampa, en Floride ; c’est Inherent Vice de Pynchon, c’est l’enseigne bleu du Silencio qui transperce la brume onirique de Mulholland Drive. Le néon c’est l’Amérique crasseuse et conquérante de l’après-guerre. On prétend que jusqu’aux années soixante, il y avait plus de deux mille boutiques qui produisaient ce qu’on appelait le liquid fire aux États-Unis. Combien sont-elles encore aujourd’hui ?

Le néon n’a pas vu le jour aux États-Unis. Comme tout ce qui s’est fait de plus remarquable artistiquement, le néon est né à Paris, dans la folie du jeune XXème siècle. En 1910, cette nouvelle technologie est utilisée pour illuminer le fronton du Grand Palais d’une enseigne rouge de douze mètres de long, à l’occasion du Salon de l’Automobile. Rencontre entre un péristyle néo-classique et le premier objet de production capitaliste de masse. Le néon s’expose à la face de tous dans cette ambiguïté dont il vit toujours. En ce début de XXe siècle, il est le premier fils des amours interdits du nouveau monde.

« Je peux vous aider Monsieur ? Vous cherchez quelque chose ? »

 

Est-ce que Matthieu cherche quelque chose ? Oui, il cherche quelque chose. Depuis vingt-deux ans, il cherche. Il passe devant les bars qu’ils avaient pour habitude de fréquenter. Beaucoup d’enseignes ont changé. Il ralentit, il scrute les grappes riantes assemblées dans la chaleur ambrée et les silhouettes solitaires. Souvent, il ne voit que son reflet sur les vitrines embuées des bistrots. Depuis vingt-deux ans, il se retourne, dans l’espoir d’apercevoir un profil qui lui indiquerait qu’il n’a pas inventé tout ça. Quand Internet s’est développé, il a tapé son nom dans des moteurs de recherches. Il l’a vu sortir des revues artistiques spécialisées ; il l’a vu faire le tour du monde des biennales. Il l’a vu vieillir, salon après salon. Alors oui, il cherche quelque chose Matthieu. Enfin il cherchait. Depuis qu’on lui a commandé ce néon, il a arrêté de scruter les vitrines et les rues, il a laissé tomber Google. Sa quête s’arrête ce soir-là. Il sait qu’il va trouver.

10.Ne. En surchargeant le champ électrique traversant les ions contenus dans un tube de verre, il est possible de donner à un néon neuf la lueur chancelante propre aux appareils usagés. Il ne s’agit pas d’une erreur technique imputable à un défaut de compétences. L’objet subit un processus de vieillissement prématuré et est alors amené à durer moins longtemps. Il acquiert cependant dans le procédé un charme qui n’est plus seulement propre à son éclat, mais à l’épaisseur historique rattachée à ce grésillement iconique.

Ce procédé technique complexe, Matthieu le maîtrise à la perfection. Il l’utilise souvent, c’est sa signature. Mais pour l’installation de ce soir, il a évité. Trop risqué, ça aurait mis son plan en danger. Alors il ne comprend pas pourquoi la lumière du néon est faiblarde, pourquoi il grésille. Il y a un problème.

Son interlocutrice, obstinée, poursuit son interrogatoire.

« C’est la première fois que vous assistez à ce genre d’événement ? »

La fille qui a proposé son aide à Matthieu n’a pas l’air de comprendre ses grommellements mais elle n’en démord pas. Elle s’accroche avec encore plus de fermeté à la petite pile de fascicules quelle compile frénétiquement pour se donner une contenance. Son attirail, un K-way translucide sur lequel est collé un autocollant jaune sodium siglé « médiation », indique sa fonction : elle est médiatrice culturelle. D’ordinaire, un médiateur est une personne spécialisée dans la résolution de conflits. Elle est censée aider à rétablir la communication rompue entre deux tiers pour renouer une relation. On ne sait pas très bien quelle relation est rompue dans ce cas spécifique.

Armée de toute la légitimité que lui procure son poste, la médiatrice repart à l’attaque. L’évident ratage du chef d’œuvre contemporain, qu’elle médie avec un sérieux naïf, ne semble pas la préoccuper.

« Vous êtes sur le parcours Rive gauche. Il y a aussi le parcours Rive droite, et pour la deuxième fois cette année, des installations de la Nuit Blanche présentées dans l’ensemble du Grand Paris. Là il s’agit d’une œuvre de Mina Mayakovski, vous connaissez son travail ? C’est une artiste plasticienne qui joue beaucoup avec des matériaux bruts, je crois que c’est la première fois qu’elle utilise le néon… »

Est-ce que Matthieu connaît Mina Mayakovski ? Oui. Enfin il avait cru la connaître. C’est seulement le jour où il avait compris qu’il ne la connaissait pas qu’il l’avait enfin connue.

*Après un master en gestion de projets culturels, Laurane Travagli-Chanal a suivi des études de sciences sociales et de théorie littéraire à Paris IV, l’ENS et l’EHESS. Elle travaille actuellement sur un projet de récit autour de la violence politique et des mouvements féministes.

visuel (c) Laetitia Larralde pour Toute La Culture 

 

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