Fictions
« La septième fonction du langage », thriller chez les structuralistes par Laurent Binet

« La septième fonction du langage », thriller chez les structuralistes par Laurent Binet

02 septembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Lauréat du prix Goncourt des lycéens avec HHhH (Grasset, 2010, 200 000 exemplaires vendus) Laurent Binet est l’un des grands espoirs des prix de la Rentrée littéraire 2015 avec La septième fonction du langage. Un pavé (500 p.!) dans la mare des intellectuels des années 1970 qui part de l’hypothèse que Roland Barthes a été assassiné. Une fresque brillante et réjouissante du climat intellectuel et politique de l’époque, mais qui laisse le lecteur sur sa faim.
[rating=3]

Février 1980. Sémiologue, linguiste, philosophe et depuis la mort de sa mère, enfin écrivain, Roland Barthes meurt à 64 ans percuté par un camion-lessive sur le chemin du collège de France. Un commissaire grognon, personnage à la Chabrol de la France conservatrice des années De Gaulle, engage un jeune étudiant linguiste pour mener l’enquête. Celle-ci le mène dans des saunas, au Palace, mais aussi à la rencontre de toute la clique d’intellectuels des grandes années du structuralisme français : Foucault, Derrida, Althusser, Todorov, Kristeva et Sollers. Ce faisant, il découvre que Barthes a été assassiné à cause d’un document que les services diplomatiques de France et de Bulgarie s’arrachent : alors que le fameux linguiste Jakobson a élaboré une théorie où le langage a 6 fonction, la septième fonction du langage est un talisman qui créé l’orateur parfait. Et donc tout puissant.

Bourré d’humour, rocambolesque, riche de personnages bien campés et souvent très pédagogique sur les questions de langues et de signes qui animent la petite communauté structuraliste réunie à Paris et faisant l’admiration des américains, La septième fonction du langage fait revivre toute une époque sans jamais la prendre au sérieux.

Le fait même de dépeindre la fin des années 1970 sans nostalgie est un acte suffisamment brave pour rendre Laurent Binet très sympathique. Excellent en caricature, il dresse le portrait d’intellectuels encore puissants et/ou mythiques aujourd’hui en quelques lignes avec une acuité et un humour incisif. Entre Venise, Ithaca et Paris, l’auteur n’hésite pas à prendre quelques libertés (normalement celle de tuer Derrida en 1980 ou de castrer Sollers) avec une légèreté potache et réjouissante.

Et pourtant, malgré tout, la forme du thriller ne fonctionne pas tout à fait. On s’ennuie un peu dès que l’on a compris que l’enquête – qui porte sur cet objet farfelu et Graal postmoderne qu’est la septième fonction du langage- n’est qu’un prétexte à peaufiner une galerie de portraits. Malgré toutes les moqueries à l’égard de Sollers, La septième fonction du langage n’est pas si éloigné de son roman à clé un peu démodé sur la vie privée des intellectuels de l’époque : Femmes. Binet les évide juste de leur psyché pour en faire de truculentes caricatures de penseurs et baiseurs vidés de leurs doutes et leurs émotions. A part le côté coloré de la fresque, on ne comprend pas bien ce que Laurent Binet essaie de dire de cette époque et de la manière dont sa pensée a marqué – ou non- notre temps à nous. Un lecture agréable, mais malgré tout le savoir et le savoir-faire, on en garde un sentiment de superficiel.

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 496 p., 22 euros. Sortie le 19 août 2015.
visuel : couverture du livre.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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