Fictions

« La Piscine bibliothèque » de Alan Hollinghurst : une nouvelle traduction pour redécouvrir ce classique de la littérature gay

« La Piscine bibliothèque » de Alan Hollinghurst : une nouvelle traduction pour redécouvrir ce classique de la littérature gay

02 février 2015 | PAR Audrey Chaix

Au début des années 1980, le jeune WIlliam Beckwith, jeune dandy oisif et fortuné, passe ses journées entre son appartement où il invite ses conquêtes et la piscine du « Corry », le Corinthian, un club londonien réservé aux hommes et lieu de drague affiché. Juste avant que le sida ne ravage la communauté gay, La Piscine-bibliothèque met en scène un milieu décomplexé et extraverti, dans une contre-culture où les hommes affichent leur sexualité pour mieux en jouir. Publié pour la première fois en 1988, le premier roman d’Alan Hollinghurst est aussi le premier roman à aborder de front la question de l’homosexualité dans un contexte contemporain. Un roman fort, qui est le symbole de l’insouciance d’une culture et d’une époque. 

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L’intrigue de La Piscine-bibliothèque importe peu, finalement : la mise en relation de Beckwith avec Lord Nantwich, un vieil homme qui souhaite que le jeune homme écrive ses mémoires, n’a d’intérêt que parce qu’elle met en relation deux générations d’hommes qui revendiquent leur homosexualité – l’un ayant vécu à une époque où il était illégal d’être gay. Le tour de force de Hollinghurst réside plutôt dans sa capacité à donner chair à une époque aujourd’hui révolue, où aller draguer en boîte de nuit pour se faire sodomiser dans les toilettes ne représentait aucun risque sinon celui de se faire rembarrer par la cible de son choix…

Période bénie pour le jeune Beckwith, entre la fin de l’illégalité de l’homosexualité en Grande-Bretagne (qui ne date que de la fin des années 1960 pour l’Angleterre et le Pays de Galles) et le début de l’épidémie du sida : héritier insouciant et nanti, il n’a pas besoin de travailler pour vivre, il se contente d’aller de conquête en conquête, cherchant toujours le jeune homme le mieux monté, le meilleur coup, le plus bel éphèbe du Corry… Velléitaire, un peu paresseux, parfois fleur bleue, Beckwith est un anti héros touchant, dont on suit les tribulations avec plaisir dans un Londres interlope qui mène une vie parallèle à celle des guides touristiques. D’autant plus que le roman, proposé dans une nouvelle traduction d’Alain Defossé, ravit par la précision de son écriture, aussi belle qu’efficace, et surtout, diablement évocatrice.

Surtout, sans en avoir l’air, Hollinghurst met aussi le doigt sur des sujets qui fâchent, reflets d’une société qui n’a pas encore tout à fait accepté l’homosexualité, même dans un milieu aristocratique assez raffiné dans la droite ligne d’Oscar Wilde et du dandysme : un passage à tabac du jeune Will par des jeunes dans les arcanes d’une cité ouvrière, la peine de prison purgée par Lord Nantwich pour atteinte aux bonnes mœurs, ou menaces de poursuites judiciaires à l’encontre de James, le meilleur ami de Will, parce qu’il a été surpris en train de lever un jeune homme… Sans avoir l’air d’y toucher, notamment parce qu’il affiche l’insouciance de Beckwith avant tout, Hollinghurst lève un pan sur une société qui a encore du chemin à faire dans la reconnaissance des droits LGBT.

La Piscine-bibliothèque est ainsi un roman essentiel dans la compréhension de la culture gay du début des années 1980, autant qu’il est une photographie d’une société en pleine mutation. Un chef d’œuvre d’importance à lire – ou à relire.

La Piscine-bibliothèque, d’Alan Hollinghurst. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alain Defossé. Éditions Albin Michel. Paru en janvier 2015. 544 p. Prix : 26 €.

En même temps que cette réédition, le dernier roman de Alan Hollinghurst, L’Enfant de l’étranger, est paru au Livre de Poche le 2 janvier (8,90 €, 768 p. traduction de Bernard Turle). Une magnifique fresque familiale au 20e siècle, avec l’ombre de la Première guerre mondiale et d’un poète maudit en toile de fond. Relire notre avis sur Toute la Culture. 

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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