Fictions
« La Machine s’arrête » de E. M. Forster : Tristement prophétique

« La Machine s’arrête » de E. M. Forster : Tristement prophétique

10 septembre 2020 | PAR Julien Coquet

Publiée pour la première fois en 1909, la nouvelle de science-fiction de E. M. Forster est rééditée par les éditions L’Echappée. L’occasion de se replonger dans un texte douloureusement prophétique.

Dans l’histoire de la littérature, Edward Morgan Forster ne trône pas aux côtés de Frank Herbert, Robert Silverberg ou George Orwell. Ses romans les plus célèbres, classiques de l’autre côté de la Manche, dépeignent surtout la bourgeoisie anglaise : Avec vue sur l’Arno, Howards End ou encore La Route des Indes. Pour autant, ce texte de science-fiction, de moins d’une centaine de pages, est tout aussi imprégné par la sensibilité de E. M. Forster.

La Machine s’arrête imagine un monde futuriste où tout est contrôlé par la Machine. Vashti, conférencière, semble entièrement satisfaite de sa vie, rythmée par les conférences qu’elle regarde depuis sa chambre hexagonale, par les appels en visio et les symphoniques qu’elle écoute. Mais son fils, Kuno, ne tient pas de sa mère. Loin d’être satisfait de la Machine et de son omnipotence, Kuno rêve d’aller voir ce qui se trame à la surface de la Terre où l’air est devenu irrespirable. Au risque d’être relégué de la société et d’être condamné au Sans-abrisme…

La Machine s’arrête, sans révolutionner la science-fiction, mérite de figurer à côté des autres grands textes prophétiques. La Machine connecte tous les humains, si bien que ces derniers n’éprouvent plus le besoin physique de se toucher ou de se voir sans écran interposé. Lorsque Kuno demande à sa mère de venir le voir, Vashti est extrêmement réticente et pointe en avant l’inconfort du voyage à venir, alors qu’il n’a jamais été aussi simple et aussi rapide de se rendre d’un point A à un point B (« Quelle drôle d’époque c’était, quand les hommes partaient pour changer d’air plutôt que de changer l’air de leur chambre ! »). Eloignés de la Nature, les hommes ne vénèrent plus que la Machine, lui créant même une religion. On pense à Matrix, à Quinze millions de mérites (deuxième épisode de la première saison de Black Mirror), à Orwell, etc. Lire La Machine s’arrête après le confinement rappelle aussi forcément cette longue période de deux mois où, chacun chez nous, nous n’étions connectés les uns aux autres que par les réseaux sociaux. Et lorsque la Machine s’arrête, lorsque toutes les machines ramifiées se dérèglent, le pire ne peut qu’arriver.

« Faites en sorte que vos idées soient de deuxième main, et si possible de dixième main, car elles seront alors très éloignées de cet élément perturbateur : l’observation directe. N’apprenez rien de ce sujet qui est le mien : la Révolution française. Retenez plutôt ce que je pense de ce qu’Enicharmon pensait de ce qu’Urizen pensait de ce que Gutch pensait de ce que Ho-Yung pensait de ce que Chi-Bo-Sing pensait de ce que Lafcadio Hearn pensait de ce que Carlyle pensait de ce que Mirabeau disait à propos de la Révolution française. Par l’intermédiaire de ces dix grands esprits, le sang qui a été versé à Paris et les fenêtres qui ont été brisées à Versailles seront clarifiés en une idée que vous pourrez employer de la manière la plus utile dans votre vie quotidienne. Mais assurez-vous que les intermédiaires soient nombreux et variés, car en histoire une autorité existe pour en contrebalancer une autre. »

La Machine s’arrête, E. M. Forster, Editions L’Echappée, 112 pages, 7 euros

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Julien Coquet

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