Fictions

« La fille du van », voyage intérieur en territoire miné

« La fille du van », voyage intérieur en territoire miné

13 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

La fille du van est le premier roman de Ludovic Ninet, publié chez serge safran éditeur. Récit dense et brûlant de 202 pages, centré – avec quelques décalages de caméra – autour du personnage de Sonja, infirmière meurtrie par une mission en Afghanistan, c’est le roman de la reconstruction ou de la décomposition de personnages à la dérive que le hasard jette les uns contre les autres. Un roman noir, révolté, mais qui ne se départit jamais d’une tendresse pour ses personnages et ouvre, finalement, la voie d’une possible rédemption. Prenant.

[rating=4]

La vignette du joli combi VW bleu en couverture pourrait tromper: ce n’est pas un gentil récit de hippie globe-trotteur que l’on tient entre les mains, un Guide du Routard de l’aventure et de l’amour quelque part entre Bombay et Katmandou, le roman du vertige de liberté d’une poignée de jeunes occidentaux faisant l’expérience concrète de leurs privilèges dans un monde qui leur appartient. Au contraire, le van dont il est ici question est rouge, et cabossé, et rempli des vestiges d’une vie en morceaux, et il ne bougera pas de son parking, au bord de l’étang de Thau dans l’Hérault.

La fille du van, c’est Sonja, un personnage plus grand que nature, une flamme vive qui attire autant qu’elle dévore, une belle femme à la chevelure de feu, psychotique, addict aux neuroleptiques, paumée, ancienne infirmière, fuyant sa famille, fuyant surtout ses souvenirs de soldate en Afghanistan et les fantômes de ses camarades réduits en charpie. Dans le van qui lui sert de refuge, au milieu de ses canettes de bière et de ses comprimés, Sonja cherche la guérison autant qu’elle cherche à mettre ceux qu’elle aime à l’abri de ce qui la hante. Le destin va mettre sur sa route d’autres personnages à vif, auxquelles elle se liera malgré leurs blessures, ou peut-être à cause d’elles. Pierre, l’ancien champion olympique alcoolique et dépressif, qui vend ses poulets sur le parking du supermarché et s’éprendra d’elle. Abbes, le fils de harki révolté, ancien braqueur pas tout-à-fait rangé des voitures. Sabine, la comédienne ratée, un être de solitude et de mélancolie.

Evidemment, le récit est tragique, et, de rebondissement en rebondissement, les personnages sont happés par les forces inéluctables dont ils sont les jouets – l’héritage familial, la guerre, le mépris post-colonial, l’entreprise, il semble dans ce livre que les êtres se débattent en vain contre des instances qui les surplombent et les dépassent, et que leurs efforts pour se libérer, pour rêver un autre possible, ne sont que des soubresauts dérisoires face à un monde hostile qui les a enfermés chacun sur une trajectoire qui les rattrapera toujours tôt ou tard. « Mais le passé colle. Le passé poursuit. »

Au service de ce roman sombre, l’écriture de Ludovic Ninet est nerveuse, brûlante, clinique, à l’image de son personnage principal. On sent le passé de journaliste de l’auteur dans la concision, dans la qualité presque documentaire des descriptions, notamment des scènes de guerre. Mais qu’on ne s’y trompe pas: c’est un vrai auteur dont il s’agit, qui sait croquer ses personnages, imprimer un rythme haletant au récit et retenir l’intérêt du lecteur, le maintenir en tension, le lâcher pour mieux le reprendre, jusqu’au dénouement qui signe la fin de la prostration intérieure de Sonja. Car si le roman est sombre il ne ferme pas toute porte à l’espoir: par les vertus magiques de l’amour, des amours, particulièrement de l’amour maternel, Sonja va finalement esquisser quelques pas sur le chemin de la reconstruction.

Tout n’est sans doute pas parfait dans ce premier roman – comme souvent, on se demande ce que la description clinique des scènes d’amour physique apporte au récit, certains rebondissements sont rocambolesques, et certains personnages sont anecdotiques jusqu’à en devenir dispensables, particulièrement Sabine – mais il s’agit d’un récit absolument prenant, où la tonalité globalement sombre est traversée de rais de lumière qui n’en sont que plus lumineux. Une plume acérée, deux personnages principaux fouillés, une histoire bien tenue de bout en bout: c’est une lecture intense et exigeante, mais finalement agréable. La fille du van est de ces romans qui s’avalent d’une traite et laissent un souvenir durable. Pour un coup d’essai, voilà qui n’est pas loin d’être un coup de maître!

La fille du van
Ludovic Ninet
ISBN : 9791090175716
Éditeur : SERGE SAFRAN ÉDITEUR (17/08/2017)
202 p.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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