Fictions
« La Fête de l’insignifiance », Milan Kundera au sommet de son art

« La Fête de l’insignifiance », Milan Kundera au sommet de son art

21 avril 2014 | PAR Melissa Chemam

Quatre personnages en quête d’auteur, en liberté, dans un Paris eternel autant fait de nostalgie que de déception, de contentement que de frustration, se baladent dans ce roman court, sorte d’un outsider littéraire, dont la recherche philosophique ne se prend jamais au sérieux, au grand jamais, mais rappelle en filigrane tous les thèmes parcourus dans l’œuvre de l’auteur né en Moravie, en 1929, alors Tchécoslovaquie, et exilé en France dans les années 1970. Un nouveau roman écrit en français, langue d’adoption de l’écrivain depuis les années 1980, qui ne se veut rien d’autre qu’un moment de jouissance de lecture. Déroutant et délicieux.

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Il n’est pas évident de se renouveler quand on est aussi attendu que Milan Kundera, porté aux nues en France, longtemps boudé en Tchécoslovaquie / République tchèque, et adulé et étudié aux Etats-Unis, l’auteur de ‘L’Insoutenable Légèreté de l’être’ et ‘La Plaisanterie’ n’a plus rien à prouver mais certainement encore des choses à dire.

Rien de plus plaisant que de retrouver le style d’un auteur adoré, tant lu, mais rien de plus grisant aussi que d’être – encore – dérouté par lui, après tant d’années de lecture. La Fête de l’insignifiance commence ainsi, par dérouter. Qui sont ces personnages à peine présentés, aux noms bizarres ? Que vont-ils faire, pas grand chose, semble-t-il ? Un certain Alain se promène au Jardin du Luxembourg et remarque que la mode de notre époque est à l’étalage des nombrils, par le port de vêtements courts… Il en tire une réflexion sur le sex-appeal, la séduction et les rapports hommes – femmes, un grand classique chez Kundera qui explore les thèmes de la course à l’amour et du donjuanisme depuis son premier recueil de nouvelles, Risibles amours, en passant par la superbe et incomparable Valse aux adieux, et bien sûr L’Insoutenable Légèreté de l’être.

Mais ici, il ne s’agit pas vraiment de cela. Alain rencontre un certain Ramon, un ami qui, lui, faiblit devant la longueur de la file d’attente qui va l’empêcher de profiter d’un moment d’esthétique attendu, la visite de l’exposition consacré au peintre Marc Chagall dans le Musée du Jardin. Ils croisent alors ensemble D’Ardelo, chez qui ils vont finir par se recroiser à une fête bien peu enthousiasmante…

A l’autre bout de Paris, Ramon rejoint ses amis,  Charles, qui rêvasse plus ou moins à l’écriture d’une pièce de théâtre pour marionnettes qui mettrait en scène sa vision absurde de la vie, et Caliban, un acteur au chômage qui sert de serveur dans des cocktails ringards pour gagner sa vie…
Une fois ses quatre gigolos entrés en scène, le narrateur nous guide : « Dans mon vocabulaire de mécréant, un seul mot est sacré : l’amitié. Alain, Ramon, Charles et Caliban, je les aime. C’est par sympathie pour eux qu’un jour j’ai apporté le livre de Khrouchtchev à Charles afin qu’ils s’amusent un peu ». Un livre qui mentionne comment Joseph Staline s’amusait à pratiquer un humour absurde sur ses ouailles, qui n’osaient jamais rire avec le leader suprême, de peur de laisser croire qu’ils rient de lui… Les dés sont jetés.

Du sérieux au rire, et du plein au vide, avec philosophie, mais surtout un tourbillonnant sens de la dérision

Ainsi dans l’insignifiance du quotidien de ces quatre antihéros eux-mêmes insignifiants, se baladent le souvenir de l’Union soviétique juste avant le tournant post-stalinien, quelques théories sur la séduction, l’étude de l’insignifiance et son impact sur la capacité de chacun à trouver le bonheur, ainsi qu’une réflexion sur la place du rire et de l’absurde – autre thématique fondamentale chez Kundera – qui y consacra avec une profondeur unique le roman La Plaisanterie mais aussi le texte inclassable qu’est ‘Le Livre du rire et de l’oubli et le roman La Vie est ailleurs.


Tout cela, avec une légèreté comparable à l’image de la minuscule plume qui descend dans le salon de D’Ardelo lors de la fête où les quatre lurons se croisent, les uns invités plus ou moins malgré eux, les autres serveurs mais surtout observateurs de la vacuité de l’amusement moderne, de l’obligation d’étaler sa réussite et son bonheur autour de quelques verres d’alcool posés sur un plateau et offerts aux convives.

Le tout, en seulement 144 pages, donne un roman sur la quête de l’éternelle bonne humeur, inspiré d’une petite phrase d’Hegel, sur les relations mères – fils aussi, à travers la peur de Charles devant la maladie de sa chère mère, et la très sensible réflexion que conduit Alain, qui n’a jamais connu celle qui n’a jamais voulu de lui, à travers des discussions solitaires avec une mère imaginaire.

La vie, aperçue du point de vue de la fête de l’insignifiance est à l’image de la trajectoire de Caliban, qui « la dernière fois qu’on avait pu le voir sur scène, (…) incarnait le sauvage Caliban dans La Tempête de Shakespeare », et qui à présent gagne sa vie comme serveur dans des soirées privées et s’y amuse à s’inventer des identités nouvelles, allant jusqu’à créer une langue imaginaire. Une sorte d’ironie permanente mêlée d’acceptation philosophique. Une leçon pour notre monde trop rempli et pourtant surtout plein de vanité ?

« Regarde-les tous ! », s’exclame la mère imaginaire d’Alain dans la septième et dernière partie du livre alors qu’il s’en retourne au point de départ, le Jardin du Luxembourg, « au moins la moitié de ceux que tu vois sont laids. Etre laid, ça fait partie des droits de l’homme ? (…) Les droits que peut avoir un homme ne concernent que des futilités pour lesquelles il n’y a aucune raison de se battre »… Et Ramon, de nouveau au même endroit devant sa file d’attente, ajoute, quelques pages plus loin : « Regarde-les ! Tu penses que, d’un coup, ils se sont mis à aimer Chagall ? Ils sont prêts à aller n’importe où, à faire n’importe quoi, seulement pour tuer le temps dont ils ne savent que faire »…
Désillusion ? Non, conscience de « l’illusion de l’individualité », concluent, en échos à son questionnement sur le nombril, Alain et Ramon à l’unisson.

Milan Kundera, La Fête de l’insignifiance, Editions Gallimard,15,90 euros. 144p., sortie le 01/03/2014.

visuel : Bannière gallimard

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Melissa Chemam

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