Fictions
Guéorgui Gospodinov explore le temps dans « Le pays du passé »

Guéorgui Gospodinov explore le temps dans « Le pays du passé »

16 février 2022 | PAR Jean-Marie Chamouard

Reconstituer le passé pour les malades devenus amnésiques: telle est l’idée généreuse de Gaustine. Mais lorsque toute l’Europe décide un grand retour en arrière que va t’il se passer? Guéorgui Gospodinov a écrit un roman riche d’une imagination foisonnante qui est aussi une réflexion sur la mémoire, l’oubli et le passé .

Les cliniques à reproduire le passé

Monsieur Gaustine est un homme étonnant. Il parait vivre successivement dans différentes décennies, ce qui fascine le narrateur «atteint d’une obsession personnelle pour le passé». Après leur rencontre à Zurich, il rejoint Gaustine dans sa clinique à reproduire le passé. Elle accueille les malades amnésiques souvent atteints d’une maladie d’Alzheimer. Pour eux le présent est devenu étranger et le passé est leur patrie. Il est reconstitué avec minutie: les meubles, les objets, la presse, tout ramène aux années 50, 60 ou 70 . Un mur a même été construit au milieu du couloir pour rappeler l’époque de la guerre froide! Le lecteur découvre des personnages émouvants. Monsieur N. qui écoute l’agent secret chargé de l’espionner lui raconter un passé perdu ou le père du narrateur qui revit avec son fils le match de foot qu’ils avaient suivis ensemble en 1978. Le projet de Gaustine prend ensuite de l’ampleur avec la création de cliniques à l’étranger et en particulier en Bulgarie puis de villages ou quartiers dédiés au passé.

«C’est alors que le passé partit à la conquête du monde». Les peuples d’Europe vont choisir par référendum une décennie du 20ème siècle pour faire revivre le passé. Le narrateur retourne en Bulgarie: les signes du retour en arrière sont déjà là comme les costumes traditionnels ou les vieilles voitures Moskovitch . Le pays devra choisir entre les nationalistes qui commémorent la révolte d’Avril 1876 contre les ottomans et les nostalgiques du socialisme qui reconstituent à Sofia le mausolée du dirigeant communiste, Dimotrov. Retiré dans un monastère helvétique le narrateur observe le résultat des référendums dans toute l’Europe . «La boite de Pandore avec ses cadeaux du passé était ouverte»…

Se souvenir pour tenir à l’écart les monstres du passé

Guéorgui Gospodinov a écrit un texte littéraire et philosophique sur la mémoire, l’oubli, le passé. La dimension romanesque est aussi présente, témoignant de l’incroyable créativité de l’auteur. L’idée de Gaustine est généreuse: c’est un droit au passé pour tous. En reconstituant les périodes de leur vie dont les malades se souviennent encore un peu, il espère lutter contre l’oubli et leur redonner un peu de bonheur. Il veut créer un temps protégé, «un abri temps» La maladie d’Alzheimer et son potentiel destructeur de la personne est bien décrite et l’auteur plaide pour un droit à une fin de vie dans la dignité. Le lecteur touche du doigt la souffrance que procure une amnésie progressive. Mais l’oubli dépasse le cadre de la pathologie, pour concerner les peuples. La deuxième guerre mondiale plane sur le début et la fin du récit: «le 1er septembre 1939, tôt le matin vint la fin du temps humain». Le passé de la Bulgarie, en particulier la période communiste est abordé, en particulier à travers le personnage de Mr A, l’ancien agent secret .Le narrateur parle de la Bulgarie de sa jeunesse , dans les années 80 et 90, avec un humour mordant mais aussi avec tendresse. Dans la deuxième partie du livre après «la grande décision» le roman devient une fable politique servie par l’imagination de l’auteur par exemple dans les descriptions des commémorations à Sofia. Voter pour le passé c’est refuser l’avenir. Revenir vers le passé c’est retrouver un passé mythifié et amputé par l’oubli. Un passé forcément dangereux, car «le passé qui n’existe plus est porteur d’apocalypse».

Ce livre est donc un plaidoyer contre l’oubli: pour les individus comme pour les peuples, la porte du passé doit rester ouverte . Mais peut être ne devrait elle rester qu’entre-ouverte, comme sur la couverture du livre,en se méfiant de la nostalgie. Car «le passé ne permet pas de guérir d’un déficit aigu de sens».

Gueorgui Gospodinov, Le Pays du passé, Gallimard, 348 pages, 23 Euros, 50, sortie le 7 Octobre 2021

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