Fictions

Eric Chevillard et la fiction oblique

Eric Chevillard et la fiction oblique

19 janvier 2017 | PAR Mathias Daval

La rentrée littéraire de janvier voit la publication de deux nouveaux ouvrages du prolifique Eric Chevillard : un roman chez Minuit, « Ronce-Rose », et la suite de son journal « L’Autofictif » chez l’Arbre vengeur, couvrant la période 2015-2016.

Quand on a déjà lu dix-huit des vingt-et-un romans d’Eric Chevillard parus aux éditions de Minuit, on se dit qu’on ne nous la fait plus. Que l’effet de surprise est désormais impossible. Pourtant, sans crier gare, Chevillard parvient à nous cueillir à vif, et ce dès la première ou la deuxième page – même pas le temps de décoller dans le ciel désolant du critique blasé. Le propos ? Le monde vu par une petite fille en vadrouille : un journal intime que l’on tente de rapprocher de « Zazie dans le métro » ou de « La vie devant soi », mais qui déploie un imaginaire tout à fait unique. Nul doute que le récit est inspiré par l’univers mental et linguistique des propres filles de l’auteur, Agathe et Suzie, desquelles il a pris l’habitude de nous saupoudrer son journal « L’Autofictif » d’éclats humoristiques, d’ailleurs compilés en 2015 dans le délicieux « Les Théories de Suzie » (éditions Hélium). On retrouve évidemment la patte familière de Chevillard : narration loufoque, obsession pour les figures animales, démultiplication de figures de style baroques (haïsseurs de zeugmas, passez votre chemin !) et de formulations d’une logique absurde irrésistible (« Il n’a pas téléphoné non plus, ce qui serait encore plus inquiétant si nous avions le téléphone »). Mais les livres de Chevillard n’ont rien d’un stérile jeu de langage. Toujours, ils interrogent la littérature et sa construction du réel, dans une démarche oblique de promeneur plumitif facétieux. Plus que les romans précédents, voici un conte à lire de 7 à 77 ans : « Ronce-Rose »  est un petit concentré de jubilation que l’on aimerait proposer en prescription pour soigner les esprits fatigués par la (mauvaise) littérature contemporaine.

Avec « L’Autofictif », commencé en 2009, Chevillard s’est lancé dans une entreprise de longue haleine qui tient du croisement entre le « Bloc-Notes » de Mauriac et les « Nouvelles en trois lignes » de Fénéon. Et l’on trouve bien entendu un écho d’Alphonse Allais dans ces quelque 9 558 (à la date de rédaction de cet article) apophtegmes. Ce 9e tome est tout aussi insolite, burlesque et brinquebalant que les huit précédents dont la première entrée, datée du 18 septembre, est toujours celle du décompte des brins d’herbe de la pelouse de l’auteur : coupeur d’herbe en quatre, Chevillard ? Le journal est à la fois le laboratoire expérimental et le prolongement de ses récits. On y retrouve ses cocasses formules de fausse modestie (« J’apprends le suédois, car j’ai été bien élevé et je veux pouvoir refuser poliment le Nobel »), ses têtes de turcs habituelles (Angot, Jardin ou Beigbeder), et ses aphorismes pénétrants (« On préfère nier l’existence des dragons plutôt que celle des preux chevaliers »). Quant à l’ultime entrée du 17 septembre de l’année dernière : « Tardivement, il fut découvert que le groupe terroriste armé qui ensanglantait le monde n’était constitué que d’agents infiltrés des services de renseignements de grandes puissances mondiales », quoi d’autre qu’un hommage direct au « Nommé Jeudi » de G. K. Chesterton ? Chesterton, dont la défense du non-sens est, comme chez Chevillard, bien plus profonde qu’il n’y paraît : « Le monde ne doit pas être seulement tragique, romanesque, et religieux, il doit encore être absurde. Et nous espérons que le non-sens viendra compléter notre conception spirituelle des choses. »  C’est à cette spiritualité profane et littéraire que nous convie Chevillard, inlassablement, depuis trente ans. Tout en nous déridant.

Eric Chevillard, Ronce-Rose, Editions de Minuit, janvier 2017, 144 p., 13,80 €
Eric Chevillard, L’Autofictif à l’assaut des cartels
, Editions de l’Arbre vengeur, janvier 2017, 224 p., 15 €

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Mathias Daval
Né à Paris en 1977. Journaliste culture & nouveaux médias depuis 2001. Lauréat de la bourse du Centre National du Théâtre en 2014. Musicien, membre du groupe Dazie Mae. Cofondateur du journal I/O Gazette, éditeur pour The Theatre Times, et membre de la Fédération nationale des critiques de la presse, il vit actuellement entre Paris, Barcelone et d’autres dimensions de l’espace-temps plus difficilement accessibles.

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