Fictions

« La Douce indifférence du monde » de Peter Stamm : Vertigineux labyrinthe

« La Douce indifférence du monde » de Peter Stamm : Vertigineux labyrinthe

23 août 2018 | PAR Julien Coquet

Si j’avais la possibilité de connaître ma vie future, voudrais-je la connaître ? A partir de ce questionnement, Peter Stamm propose un livre qui brille par sa construction.

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Au départ, il y a cette phrase issue des dernières réflexions de Meursault dans l’Etranger de Camus : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore ». Cette « tendre indifférence du monde » dont parle Camus a inspiré l’auteur suisse pour son dernier vertigineux roman.

A Stockholm, le narrateur rencontre à Lena qui lui rappelle péniblement une femme qu’il a longtemps aimée. Lui donnant rendez-vous pour lui raconter son trouble face à cette vision digne du Vertigo d’Hitchcock, le narrateur ne peut s’empêcher de voir que des similitudes angoissantes antre Lena et Magdalena, celle qu’il aimait, une actrice qui jouait dans Mademoiselle Julie de Strindberg. Passé et présent se mélangent, coïncidences troublantes et points communs douloureux apparaissent : et si Lena et son actuel copain s’apprêtaient à revivre la vie vécue par le narrateur une vingtaine d’années auparavant avec Magdalena ? Pour cela, « il faudrait que le monde entier se soit dédoublé ».

Le thème du double irrigue la littérature : du Horla de Maupassant en passant par Le Double de Dostoïevski et au Livre de sable de Jorge Luis Borges, cette réflexion remet toujours en cause l’individualité du personnage, sa spécificité. Et si je rencontrais mon double, faudrait-il que je lui fasse part de ma vie pour qu’il évite les mêmes erreurs que moi ? Aimerait-il connaître une vie qui a déjà été vécue ? Et la vie, sans plus aucune surprise, vaudrait-elle la peine d’être vécue ? Comme l’explique Lena : « Je ne veux pas savoir ce que me réserve l’avenir, mais j’aime l’idée qu’il est déjà écrit. Que tout ce qui m’arrive est déjà arrivé à quelqu’un, que out cela a un rapport et un sens. Comme si ma vie était une histoire. Je crois que c’est ça que j’ai toujours aimé dans les livres. Le fait qu’ils sont irrévocables. »

En plus d’être une réflexion sur le destin, La Douce indifférence du monde est une histoire d’amour à la frontière de la littérature et de la réalité, du fatalisme et du libre-arbitre. La simplicité de la langue confère aux réflexions profondes du roman une force admirable. Assez cynique sur l’amour (« Le coup de foudre, dis-je, on y croit par la suite, quand on fabrique son histoire, quand on se met d’accord sur une version commune, un mythe créateur ayant présidé à la rencontre. Parce que c’est plus simple d’y croire, et plus beau aussi. »), Peter Stamm multiplie retours en arrière et souvenirs pour un roman incroyablement intelligent.

« Je repensais souvent à mon amie, je relisais les lettres que nous nous étions écrites, je regardais les photos de nos vacances ensemble. Nous n’avions pas beaucoup d’argent et pourtant nous avions beaucoup voyagé, nous étions partis à pied ou en auto-stop, nous avions couché dans des auberges de jeunesse ou sous la tente. Elle était comédienne et entre deux contrats elle avait souvent des semaines entières de libres. Nous étions heureux, même si je me demandais parfois ce qu’elle me trouvait et ce que j’avais fait pour la mériter. Nous sommes restés trois ans ensemble, et malgré tout elle est restée pour moi une énigme sur bien des points. »

La Douce indifférence du monde, Peter Stamm, Christian Bourgois éditeur, 144 pages, 15 €

Visuel : Couverture du livre

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