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[Critique] L’Homme de la montagne : le regard tendre et lucide de Joyce Maynard sur l’adolescence

[Critique] L’Homme de la montagne : le regard tendre et lucide de Joyce Maynard sur l’adolescence

06 août 2014 | PAR Audrey Chaix

Dans une petite communauté au nord de San Francisco, à flanc de montagne, Rachel et Patty vivent avec leur mère depuis le divorce de leurs parents. Inspecteur de police, leur père est bientôt chargé d’une enquête qui a pour théâtre le terrain de jeu des deux sœurs, la montagne où elles passent le plus clair de leur temps. Un tueur en série y traque des jeunes femmes pour les tuer et les violer. Alors que Rachel, treize ans, entre dans la période trouble et indécise de l’adolescence, les sœurs se mettent en tête d’aider leur père et de trouver le tueur – malgré les mises en garde des adultes, qui sont loin de soupçonner l’étendue de l’imagination des enfants… Inspiré d’une histoire vraie, L’Homme de la montagne est un très  beau roman d’apprentissage, très bien écrit – et très bien traduit par Françoise Adelstain. 

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Pour raconter l’histoire de ces deux sœurs, Rachel et Parry, dans la banlieue de San Francisco, à la fin des années 1970, Joyce Maynard utilise un procédé narratif qui permet l’introspection et donne à son récit toute la subjectivité nécessaire : c’est Rachel, la plus âgée des deux sœurs, qui raconte ce qui est arrivé. C’est d’autant mieux amené que la jeune fille est devenue écrivain en grandissant : elle a donc toute la légitimité pour écrire leur histoire, qui est en partie fondée sur la subjectivité d’une adolescente de treize ans, aussi perturbée par les crimes qui ont lieu sur la montagne de son enfance que par les changements que son corps subit. La narratrice a donc le recul de l’adulte qui comprend les différentes étapes par lesquelles elle est passée lorsqu’elle était enfant.

La série de crimes qui forme le point de départ de L’Homme de la montagne n’en fait pas un roman policier : elle est plutôt le prétexte pour disséquer les rapports entre les membres de la famille Torricelli. Entre un père absent depuis le divorce des parents et une mère dépressive, qui laisse ses filles plus ou moins livrées à elles-mêmes, la relation qui unit les deux sœurs, très forte depuis leur petite enfance, prend de plus en plus d’ampleur. Jusqu’à ce que l’adolescence commence à modifier le comportement de Rachel, qui délaisse peu à peu sa petite sœur pour traîner avec les filles populaires de sa classe. Rachel a beau être l’aînée, c’est Patty qui apparaît alors comme la plus mûre des deux, moins influençable, plus loyale.

En contrepoint de l’amour qui unit Rachel et Patty, Joyce Maynard livre à ses lecteurs une belle vision de l’adolescence, saisissant avec beaucoup de finesse ce moment où une jeune fille n’est plus tout à fait une enfant, mais pas encore une femme adulte. C’est toute la beauté de cinq pages au milieu du livre, où Maynard décrit « les filles de treize ans [qui] sont grandes et petites, grosses et maigres. Ni l’un ni l’autre, ou les deux. Elles ont la peau la plus douce, la plus parfaite, et parfois, en l’espace d’une nuit, leur visage devient une sorte de gâchis. Elles peuvent pleurer à la vue d’un oiseau mort et paraître sans cœur à l’enterrement de leurs grands-parents. Elles sont tendres. Méchantes. Brillantes. Idiotes. Laides. Belles. » Si Rachel juge avec beaucoup de dureté la fille de treize ans qu’elle a été, Maynard teinte également les mots de son narrateur d’une jolie tendresse alors qu’elle revient sur cette année qui a changé le reste de sa vie.

L’Homme de la montagne est un roman empreint de la nostalgie de l’enfance qu’il faut quitter pour entrer dans l’âge adulte : le personnage de Rachel est saisi par Maynard avec toutes les contradictions et tous les tourments qui secouent une jeune fille aux portes de l’adolescence. Un instant si délicat, et pourtant si précieux, décrit avec beaucoup de sensibilité par un auteur qui manie avec brio l’art de raconter des histoires.

L’Homme de la montagne, de Joyce Maynard. Editions Philippe Rey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain. Parution : 20 août 2014. 320 p. Prix : 20€.

Photo : couverture du livre.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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