Fictions
[Critique] Excursions dans la zone intérieure de Paul Auster aux Editions Actes Sud

[Critique] Excursions dans la zone intérieure de Paul Auster aux Editions Actes Sud

09 juin 2014 | PAR Audrey Chaix

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Un an après Chronique d’hiver, paru en français chez le même éditeur, Paul Auster revient sur son enfance, sur ce petit garçon qu’il observe avec intelligence et tendresse. Si le premier roman de ce diptyque se focalisait sur ses sensations physiques et la matérialité de son corps, c’est ici le paysage mental de son enfance qu’il explore, en perspective avec l’évolution de son pays entre la fin de la Seconde guerre mondiale et l’agitation sociale de la fin des années 1960. 

Comme dans Chronique d’hiver, l’écrivain tutoie le petit garçon qu’il a été, comme un grand frère qui s’adresserait à un enfant plus jeune que lui. Car s’il est bien dit que l’auteur chronique ici sa propre enfance, il semble toujours s’étonner du vaste écart qui se trouve entre son moi de 6 ans et celui de 65 ans, qui ne se justifie pas seulement par le passage des années, mais aussi par une évolution plus intime, plus profonde, qu’il ne sait pas toujours expliquer et qui le laisse songeur : « Qui étais-tu, petit homme ? Comment es-tu devenu une personne capable de penser et, une fois que tu en as été capable, où tes pensées t’ont-elles mené ? Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élève les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie. »

Le livre se divise ainsi en deux parties. Dans la première, intitulée « Zone intérieure », Paul Auster revient donc sur les douze premières années de sa vie, particulièrement de 6 à 12 ans, avant que l’adolescence ne commence à le connecter à celui qu’il est finalement devenu. Il décrit ainsi avec minutie les moments de sa jeunesse qui l’ont le plus frappé : sa passion pour le base-ball, les héros de son panthéon de petit garçon, l’admiration qu’il vouait à Edison avant de découvrir l’antisémitisme du personnage, sa propre prise de conscience de la religion et de son judaïsme, deux films qui ont marqué son esprit d’enfant, L’Homme qui rétrécit et Je suis un évadé, et surtout, la solitude d’un petit garçon né dans une famille qui n’attache que peu d’importance à la littérature et ses avancées tâtonnantes dans cet univers auquel il n’était pas destiné.

La seconde partie du roman, « Capsule temporelle », retrouve le jeune Paul à son entrée dans la vie étudiante, alors qu’il écrivait de longues lettres à Lydia Davis, la jeune femme qui sera plus tard sa première épouse. Chaque lettre est précédée d’un commentaire de l’auteur, qui resitue le contexte, évoque les réponses de Lydia, que nous n’avons pas, et surtout analyse l’évolution du jeune homme – sans pour autant toujours la comprendre : « Le garçon morose (…) disparaît soudain et, à sa place, c’est quelqu’un de tout à fait différent qui se met à écrire à Londres. Transformation mystérieuse puisque les circonstances extérieures de ta vie n’ont pas changé. » De son propre aveu, l’auteur lui-même n’a pas toutes les réponses à son évolution personnelle. Ce qui n’est pas grave : le roman se termine sur une longue lettre à Lydia, la plus longue, qui raconte les péripéties d’une virée new-yorkaise aux accents picaresques, et qui pourrait presque être une nouvelle préfigurant les premiers romans de Paul Auster. La boucle est donc bouclée.

Le livre s’achève par un album photo d’une centaine d’images illustrant les différents passages du roman, comme pour illustrer, en parallèle du roman de Paul, l’histoire des Etats-Unis pendant ces vingt années à travers le prisme des souvenirs du garçon. Une bien belle manière de clôturer un roman qui ne cherche finalement pas à expliquer pourquoi le petit Paul est devenu Paul Auster, mais plutôt à faire le récit de ce paysage intérieur qui laisse encore l’auteur perplexe, tout en le fascinant.

Excursions dans la zone intérieure de Paul Auster. Editions Actes Sud Littérature, collection Lettres Anglo-américaines. Traduit de l’anglais par Pierre Furlan. Parution : 7 mai 2014. 368 p. Prix : 23€

Photo : couverture du roman

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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