Fictions
« Cataract City » de Craig Davidson : un roman âpre et sanglant

« Cataract City » de Craig Davidson : un roman âpre et sanglant

22 août 2014 | PAR Audrey Chaix

Duncan et Owen sont des amis d’enfance que tout sépare : après huit ans de prison, Duncan retrouve enfin la liberté, et c’est Owen, flic de son état, qui vient le chercher pour le ramener dans la ville qui les a vus grandir. Cette ville, c’est celle qui donne son titre au roman : Cataract City est le surnom que ses habitants donnent à Niagara Falls, la ville canadienne où coulent sans relâche les célèbres chutes. Duncan et Owen y ont vécu une enfance sans histoires, si ce n’est une aventure qui a failli leur coûter la vie, et qui a scellé leur amitié : à l’âge de douze ans, suite à une étrange soirée passée avec un catcheur ivre et drogué, ils se perdent dans la forêt pendant plusieurs jours, et la nature, les mauvaises rencontres et le terrain hostile s’acharnent contre eux jusqu’à ce qu’ils finissent par retrouver leur chemin.  

[rating=4]

cataractcity

Craig Davidson est l’auteur de Rust and Bone, un recueil de nouvelles qui a inspiré Audiard pour le film De Rouille et d’Os. Et la parenté de cette œuvre avec Cataract City est flagrante : les mêmes thèmes irriguent le dernier roman de Davidson, qui construit son histoire autour de combats de chiens et d’hommes, de courses de lévrier et de scènes de catch impressionnantes, ce qui lui permet de cribler chaque paragraphe de violence brute mais jamais gratuite, parce qu’elle explique toujours la nature des relations sociales entre les hommes. Entre les hommes, et peu entre les femmes : Cataract City est un roman de mecs virils et abîmés par les bagarres récurrentes, où les seuls personnages féminins sont Edwina, un mélange de garçon manqué et de femme fatale, et Dolly, une femelle lévrier que Duncan aime comme sa propre fille.

L’écriture de Davidson semble faite pour servir ce genre d’histoires noires et glauques : très visuelle, voire cinématographique, elle donne à voir les scènes décrites avec un réalisme frappant, au sens propre comme au figuré. Courses de petites voitures ou de lévriers, combats de pit-bulls ou de boxeurs, courses-poursuites dans la neige ou sur l’eau, entre le Canada et les Etats-Unis : alors qu’il est emporté par une intrigue qui explore les noirceurs de Cataract City et de ses habitants, le lecteur a parfois le sentiment de, lui aussi, prendre un coup de poing dans le visage, sentir le goût du sang sur sa langue ou la morsure du froid au bout des doigts et des pieds.

Enfin, Cataract City est aussi une belle étude des rapports humains à travers la relation entre Duncan et Owen, qui sous-tend l’ensemble du roman. Les deux garçons, liés par leur errance dans la forêt, se perdent de vue et se retrouvent sans cesse, jusqu’à l’aventure finale, qui semble d’abord répéter celle qui les avait unis. Sauf qu’en les suivant à nouveau dans la forêt, le lecteur prend conscience du chemin parcouru par les deux petits garçons devenus des hommes grâce aux multiples épreuves qui ont jalonné leur vie d’hommes. Et surtout, Davidson rappelle l’implacabilité des forces naturelles, à l’image des chutes du Niagara qui forment le décor de son roman : la relation qui unit les deux hommes a pris naissance face à l’hostilité de la forêt, elle se confirme au même endroit alors qu’ils poursuivent l’un des descendants des tribus indiennes qui avaient, en leur temps, apprivoisé leur environnement pour mieux s’y adapter.

 Avec ce roman très noir, aux allures de thriller et qui puise sa beauté dans les tréfonds les plus noirs, mais aussi les plus lumineux, de l’âme humaine, Craig Davidson crée un univers très personnel, qui marque durablement l’esprit du lecteur une fois le livre refermé.

Cataract City de Craig Davidson. Editions Albin Michel, collection Terres d’Amérique. Traduit de l’anglais (Canada) par Jean-Luc Piningre. Parution : 21 août 2014. 496 p. Prix : 22,90 €.

Visuel : couverture du livre

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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