Fictions
Anéantir : Houellebecq attendrit le face à face avec la finitude

Anéantir : Houellebecq attendrit le face à face avec la finitude

07 janvier 2022 | PAR Yaël Hirsch

Comme chaque rentrée de janvier où notre sulfureux grand écrivain sort un livre, c’est l’émeute : embargo, cris, chuchotements, fuites, attentes, entretiens officiels et officieux… Bref, Anéantir est, ce 7 janvier 2022, en librairies et c’est vraiment un bon et beau livre. Promis. 

Deux serviteurs de la République 

Alors que des piratages et des diffusions de fausses vidéos inquiètent les autorités françaises, dans un Bercy un peu morne à la veille d’une nouvelle élection, deux hommes se donnent à fond dans leur travail : il s’agit du ministre de l’Économie, Bruno Juge, qui a pris son appartement de fonction dans la forteresse pour travailler encore plus et se tenir loin de sa femme avec qui cela ne va pas fort, et Paul Raison, son premier conseiller, tout aussi en délicatesse avec son épouse et nocturne dans son travail… Bruno est néanmoins forcé de s’éloigner quelque temps : d’abord pour aller au chevet de son père, ancien de la DGDI et qui a eu un terrible AVC, ensuite le temps de la présidentielle pour que Bruno soit d’attaque pour être élu expert finance du binôme qui va exercer la fonction de Président. C’est avec son frère, un bobo à vif de Montreuil, et sa sœur, une électrice du RN du Nord, qu’il se retrouve auprès d’un papa transformé en légume et de l’épouse dévouée de ce dernier. Face à la finitude, il se peut que, même désespérées, la tendresse et la douceur l’emportent sur la violence et la colère… 

Un grand roman tendre et sombre 

Face à la finitude encore et toujours, Houellebecq nous épargne cette fois-ci les aspects glauques de Sérotonine pour faire le portrait d’hommes droits, nostalgiques et disons-le carrément : aimants. Et même avec tous ces bons sentiments, la littérature, elle, demeure bonne, puisque depuis leurs positions d’honnêtes hommes, les deux héros reflètent assez bien les folies et ironies d’une République en questionnement (on adore le passage où toutes les instituions de la Ve république sont mises en cause, sauf le Sénat) aussi bien que de couples et de familles en délitement. Les personnages de Houellebecq cherchent l’autre à qui tenir la main comme des enfants apeurés dans le noir. Et s’ils ne la trouvent pas, cette main rassurante, si elle existe bien trop peu dans l’univers aride de Houellebecq, ils ont néanmoins le courage et la fierté de faire sans et de continuer seuls avec pas mal de bravoure. Il y a du Caspar David Friedrich dans Anéantir, un regard posé fermement sur l’horizon qui nous attend tous : mourir seul. Et c’est très triste… mais c’est aussi très digne et très beau. À lire donc, les 736 pages d’une traite, entre sourire et mal-être… 

Michel Houellebecq, Anéantir, Flammarion, 736 p., Sortie le 07/07/2021, 26 euros. 

visuel : couverture du livre. 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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