Fictions
« Faire parler le corps », entretien avec Virginie Noar

« Faire parler le corps », entretien avec Virginie Noar

10 février 2021 | PAR Marine Stisi

Les Editions François Bourin (qui deviendront bientôt Les Pérégrines) publient en cette rentrée le nouveau roman de Virginie Noar, La Nuit infinie des mères. L’occasion de questionner l’autrice sur son rapport à la maternité, à l’intimité, à l’écriture.

Marine Stisi : Votre second roman, La nuit infinie des mères, vient d’être publié aux Editions François Bourin, un an et demi après la parution de votre premier livre, Le Corps d’après. De quoi cette année et demie a-t-elle été faite ?
Virginie Noar : Spontanément, je pense enfermement, confinement, anxiété, morosité mais avant et en parallèle de cela, il y a eu de très belles rencontres, des déplacements trop rapides pour parler de mon livre, Le corps d’après, le laisser à d’autres, le laisser faire sa vie sans moi. Quand j’y repense, j’ai le souvenir d’une grande excitation mêlée à du stress. La sortie de ce premier roman a été d’une grande intensité.
Ensuite, il y a eu le repli, d’abord pour continuer d’écrire – le deuxième roman, et le début d’un potentiel troisième -, ensuite pour protéger et se protéger. De la lenteur et du temps précieux avec mes enfants, aussi.
Pour finir, une reprise d’études qui me fait vivre à toute allure depuis quelques mois et la sortie récente de La nuit infinie des mères, que je vis avec la frustration de ne pouvoir aller à la rencontre de mes lectrices et lecteurs.

MS : La publication de votre premier livre a-t-elle changé votre rapport à l’écriture ?
VN : Je ne sais pas si c’est la publication en elle-même qui peut changer mon rapport à l’écriture, dans la mesure où j’écrivais déjà depuis longtemps, mais j’ai le sentiment que la teneur de cette expérience très intime, sensible, vitale fluctue sans cesse.
Je peux dire que la sortie de mon premier roman s’est accompagnée d’une forme d’exaltation qui m’a permis de beaucoup écrire. Mais je suis aussi passée par des moments où je n’ai pas écrit et finalement, j’ai le sentiment que ça suit une logique assez classique chez moi ; d’intenses moments de “production” et d’autres moments de rien du tout. Il y a une forme de permanence dans la fluctuation, je dirais.

MS : Votre premier roman était le récit, intense, charnel, d’un enfantement. Dans ce deuxième livre, il est question d’un deuxième enfant, de son arrivée alors que le père a fui le foyer, laissant la mère seule face au poids de la solitude et des responsabilités écrasantes d’une mère célibataire. Difficile de ne pas voir dans ce second livre la suite du premier. Le décrivez-vous comme tel, ou le choix nous revient-il à nous, lecteurs.rices ?
VN : Je laisse les lecteurs et lectrices choisir !
Ce n’est pas forcément la suite mais je comprends qu’on puisse le lire comme ça.
Les deux romans sont très liés mais dans ma démarche, il s’agissait plus de parler d’un continuum d’expériences vécues par les femmes dans leur condition de mère, dans leur devenir mère d’abord et puis dans leur être mère ensuite. Des violences qui renvoient à une forme de solitude et d’impuissance dont l’envergure ne se mesure à mon sens que quand on les regarde de différentes places, de différentes manières.

MS : La mère, dans vos livres, ne possède pas de prénom, pour ainsi dire, pas d’identité. Est-ce une manière de donner une universalité à ses sentiments et à ses souffrances ?
VN : Oui, c’est ce qui me permet de faire le lien avec votre question précédente. Sans dire que toutes les femmes ou toutes les mères vivent ces situations-là, mes deux romans parlent de réalités sociales qui dépassent l’histoire d’un personnage ; dans 85% des familles monoparentales, le parent seul est une femme. Lorsque les femmes sont en couple hétérosexuel, l’INSEE nous dit que le travail domestique représente deux tiers du temps de travail des femmes, contre un tiers du temps de travail des hommes. Et dès lors qu’on observe la répartition des tâches domestiques dites “ingrates” (cuisine, ménage, courses, linge, soin aux enfants), les chiffres explosent.
Alors oui, tout ça, ça forge des destins communs. Ne pas donner de prénom à ma/mes narratrice(s), c’était documenter d’une certaine façon la formation de ces destins, en montrer la substance.

MS : Considérez-vous l’intimité de vos personnages comme politique ?
VN : Donc, bien sûr, on peut dire que ces récits dépeignent quelque chose de l’ordre du politique, en ce sens où il viennent éclairer le commun. Ils mettent sur la scène une parole longtemps restée à l’intérieur des foyers, des maternités, des corps. Et dans un vœu peut-être un peu prétentieux, j’espère qu’au bout du compte, ils participent à leur échelle à altérer des schémas archaïques de domination, les mettre à mal, les essouffler.

MS : Dans ce deuxième roman, il y a une dualité très forte entre cet amour inconditionnel que l’on porte à ses enfants et la difficulté, l’intensité parfois cruelle, que représentent les premiers mois de maternité, comme un écho aux débats actuels sur le post-partum, sur la détresse psychologique dans laquelle les femmes peuvent se trouver suite à leur accouchement. Avez-vous la sensation d’une libération de la parole, et peut-être aussi, de participer à cette libération ?
VN : Il est évident que nous vivons une époque dans laquelle des réalités diverses peuvent s’énoncer. Je crois que si mon travail d’écriture s’inscrit dans cette prise de parole collective, il s’en nourrit aussi beaucoup. Auparavant, j’aurais sans doute eu tendance à voir la situation d’une mère seule et en difficulté comme une problématique individuelle, avec un regard parfois même psychologisant, alors qu’aujourd’hui, grâce à la mise au commun de nos récits et à la création d’espaces d’énonciation, je ne peux que l’envisager comme un phénomène social, partagé, politique. Ça colore forcément mon écriture.
Je crois que c’est ce qui m’intéresse dans ce travail, partir de la petite histoire pour penser un petit bout de la grande histoire, dans ses aspects invisibles, oubliés, mis sous silence. C’est ce que je tente aussi de faire dans mon travail d’écriture actuel, même si j’aborde cette fois un tout autre sujet.

MS : Écrire, d’une certaine manière, les difficultés de la maternité vous permet-il de panser vos propres plaies ?
VN : Non. D’abord parce que ces récits ne sont pas les miens, même si j’ai des choses en commun avec les narratrices de mes livres. Ensuite, parce que j’ai le sentiment de ne jamais en sortir, de cette satanée condition de mère. Ce qui pourrait panser mes plaies, c’est qu’on arrête de m’appeler moi plutôt que le père quand mes enfants sont malades, qu’on cesse de penser qu’il est naturel pour les mères d’éduquer leurs enfants quand on voit cela comme un exploit pour les pères, qu’on cesse de me regarder avec méfiance quand je passe du temps loin de mes enfants. Ce qui pansera mes plaies, c’est ma libération, notre libération. Rien d’autre.

MS : Qu’aimeriez-vous que de futures mères retiennent de vos livres ?
VN : Qu’elles ne sont pas seules. Et que nos destins comptent.

Virginie Noar, La Nuit infinie des Mères, Editions François Bourin, 224 pages, 19€
Virginie Noar, Le Corps d’après, Editions François Bourin, 256 pages, 19€

 

Visuel ©Virginie Noar

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Marine Stisi
30% théâtre, 30% bouquins, 30% girl power et 10% petits chatons mignons qui tombent d'une table sans jamais se faire mal. Je n'aime pas faire la cuisine, mais j'aime bien manger.

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