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Eugen Ruge : « Une famille se définit par ses tabous »

Eugen Ruge : « Une famille se définit par ses tabous »

15 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

A 57 ans, Eugen Ruge a connu la consécration en remportant le Deutscher Buchpreis en 2011 avec son premier roman « Quand la Lumière décline ». A l’occasion de la sortie de la traduction française de cet opus majeur qui se brosse un portrait de l’ex-RDA en 4 générations, Toute La Culture a rencontré ce mathématicien et auteur de théâtre et intellectuel qui a vendu plus de 350 000 copies de son livre en Allemagne.

Pour lire notre critique du roman, c’est ici.

Dans la presse allemande on vous a souvent présenté comme un débutant, alors que vous avez déjà publié plusieurs livres. Comment avez-vous ressenti cet éloge des commencements ?
Il est vrai qu’il s’agit d’un premier roman. Mais le mot « débutant » m’a quand même paru très étrange parce que j’ai déjà publié plusieurs pièces de théâtres et des pièces pour la radio.

Combien de temps avez porté en vous ce roman ?
J’ai fui à l’ouest en 1980. A l’époque, j’ai quitté la RDA parce que le pays m’ennuyait. C’était petit, fermé, beaucoup de choses étaient interdites. C’était très doctrinaire et les trajectoires de vie étaient toutes réglées : on étudiait, on allait à l’armée, on choisissait un métier et on le suivait. Il y avait donc très peu de surprise. Et je ne pensais pas pouvoir écrire un jour sur la RDA quand je l’ai quittée. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que, derrière cette uniformité ennuyeuse, il y avait une diversité de destinées. J’ai commencé à m’y intéresser dans une pièce de théâtre que j’ai écrite sur mes grands-parents, en 1997. Après, cela a pris encore plus de dix ans pour que paraisse le roman. Toutes ces années, l’écriture de ce texte sur la RDA m’a préoccupé.

Souvent, les livres ou les films dédiés à la RDA depuis une dizaine d’années semblent emprunts de nostalgie. « Quand la lumière décline » semble éviter de transmettre ce sentiment. Comment ?
Il est vrai que les ouvrages paraissant sur l’ex-RDA sont soit extrêmement critiques, soit nostalgiques. Mon roman ne contient ni nostalgie, ni critique virulente. Tout simplement parce que je raconte ce qui se passe depuis sept perspectives de sept personnages différents. C’est pour cela que le livre n’est pas nostalgique, ni critique. Il est comme la vie même.

On peut donc dire qu’il s’agit de réalisme ?
Étant donné que le réalisme n’existe pas (sourire) on peut dire que « Quand la lumière décline » est réaliste.

Quels sont les liens de votre famille avec le Mexique ? Et quel est le rôle de la chanson mexicaine dans le roman ?
Comme les personnages du livre, mes grands-parents ont en effet passé du temps au Mexique. La chanson évoque quelque chose de sentimental. Pour rebondir sur votre avant-dernière question, on peut être sentimental sans être nostalgique. Pour moi, ce roman est sentimental parce qu’il évoque et dépeint de grandes émotions. Et ce sont ces sentiments forts que reflète la chanson. Pour le personnage d’Alexander, l’air lancinant que sa grand-mère a rapporté du Mexique ravive immédiatement l’enfance passée.

Cette grand-mère Charlotte est la figure fondatrice du roman. Pourquoi avoir choisi une femme et laissé son mari dans l’ombre ?
Son mari Wilhelm est un remariage. Ce n’est pas le père des 3 générations que le livre suit. Il y a volontairement un équilibre entre les sexes dans le roman : trois personnages féminins et trois personnages masculins principaux. Les trois personnages féminins sont tous très forts et posent chacune à leur manière la question de l’émancipation. Pour Charlotte, cette émancipation passe par la reconnaissance comme intellectuelle. Pour Irina, qui est venue seule avec sa mère depuis Russie en RDA, cela passe plutôt par sa force de caractère et son rôle de pivot dans la famille. Si les personnages féminins sont si forts, c’est qu’en fait mon idée originelle était d’écrire l’histoire de trois femmes de RDA. Mais elle a évolué au cours du temps…

Quel rapport entretiennent ces quatre générations avec l’idéal du pays ?
La première génération est communiste et stalinienne, sans aucun esprit critique. Le personnage de Charlotte ne pose par exemple pas la question de la mort de son fils ; elle refoule leur meurtre par le système communiste. La deuxième génération, celle de Kurt, est différente, elle est vraiment intellectuelle car elle se montre critique du socialisme. Son fils, Alexandre qui fuit à l’Ouest, représente une génération qui ne s’intéresse même plus au socialisme. Ce n’est même plus une appréciation négative, c’est de l’indifférence. Quant à la dernière génération, celle qui a connu la chute du mur dans son enfance, elle est assez perdue, elle a du mal à s’orienter et ne sait pas où se situent ses valeurs.

Le dialogue entre ces générations semble très difficile, voire impossible…
Les personnages parlent beaucoup dans le roman. Il y a bien de la communication, mais pas sur les choses importantes, comme par exemple la mort de Werner, le fils de Charlotte. Les crimes du stalinisme ne sont pas évoqués. Entre Kurt et Alexander c’est un sujet tabou. Une famille se définit par ses tabous. Ces derniers séparent les membres de la famille, mais les tiennent aussi ensemble. Il y a tout de même une tentative de dialogue entre Kurt et Alexander, mais ils s’opposent sur tout. Leurs points de vue sur le monde sont irréconciliables. Kurt, le père est un socialiste critique, mais quand même un socialiste. Alexander pas du tout. Il leur est donc difficile de se parler sans s’opposer sur tout.

Alexander est le personnage le plus proche de vous. Et Kurt ressemble beaucoup à votre père (le grand historien marxiste Wolfgang Ruge, très connu en RDA, ndlr.). Vous était-il vraiment impossible de comprendre votre père ?

Il y a une différence entre le personnage d’Alexander et moi. On doit vraiment séparer. En tant qu’auteur je peux et je dois me glisser dans chacun des personnages. Beaucoup de gens qui connaissaient mon père se sont mis en colère car ils m’ont identifié complètement à Alexander, le personnage qui ne comprend pas son père. Pour les personnages, J’ai un peu exagéré le trait pour des raisons littéraires. Dans la vraie vie, l’antagonisme entre mon père et moi était bien sûr moins exacerbé.

Les décors, notamment la maison de Charlotte semblent porter dans leur usure l’idée de chute, présente dans tout le livre…
Bien sûr qu’un livre sur quatre générations porte en lui l’idée de chute. Les personnages vieillissent, deviennent parfois fous, comme Wilhelm, malades ou déments, et meurent. Quant à la chute de la maison de Charlotte, c’est vrai que le fait que Wilhelm la rénove et la détruise à la fois, peut être perçu comme une allégorie de la RDA ou du socialisme. Mais je n’ai pas fait exprès de créer cette image. L’activité allait de soi pour le personnage quand je l’ai écrit.

La structure du livre a-t-elle imaginée aux antipodes de la ligne historiciste qui habitait l’idéal socialiste ?
L’interprétation que vous donnez de la structure du roman est intéressante. Même si je ne travaille pas qu’avec la tête, mais également avec les tripes et même si le processus de création littéraire est une série d’essais et de tentatives, plutôt qu’un plan originel parfaitement ordonné puis mis en œuvre. Quand j’y réfléchis, cette structure au temps et aux dates éclatées est évidemment bien loin de l’orthodoxie marxiste que nous avons apprise à l’école : le fil de l’histoire d’une génération à l’autre, d’une lutte des classes à l’autre, jusqu’à la libération communiste. Ce déterminisme m’a toujours semblé faux.

Le sujet du roman est très allemand. Pensez-vous qu’un roman sur quatre générations de RDA passionne un lectorat hors d’Allemagne ?
Le livre n’a pas encore été publié hors d’Allemagne. La traduction française sera la première à sortir, alors on ne peut pas encore vraiment savoir. Mais a priori, le livre intéresse. Il va être traduit en 18 langues, je crois. Et avant même d’être sorti en Allemagne, le livre a déjà été vendu aux États-Unis et dans 3 ou 4 autres pays. J’ai déjà lu quelques extraits lors d’un petit tour aux États-Unis justement, notamment à l’université de Minneapolis. J’avais choisi exprès un passage très politique, où Kurt prend part à une réunion du parti. La réaction a été très positive. Peut-être parce que je n’ai pas écrit que pour les anciens citoyens de RDA ou pour les Allemands, mais parce que j’ai voulu que les destinées des personnages aient une résonance universelle.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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