Essais
Trouble dans la pensée : A propos de Judith Butler

Trouble dans la pensée : A propos de Judith Butler

15 février 2017 | PAR Marianne Fougere

Dans un livre courageux, Sabine Prokhoris, s’attaque à la Papesse de la théorie du genre.

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Jusque-là confinée dans les recoins obscurs de quelques départements universitaires, la théorie du genre connaît depuis quelques années un (re)gain d’intérêt. On ne compte plus, en effet, les mouvements d’indignation suscités par la mise en place, dans les écoles, d’ABCD de l’égalité, les soulèvements de colère contre la tenue d’une journée obligeant nos chères têtes blondes, garçons et filles confondus, à revêtir une jupe, les mobilisations sur les réseaux sociaux de ceux qui se présentent comme des « anti-théorie du genre », les reproches adressés à l’égard de manuels scolaires supposés propagé « un sournois endoctrinement de la théorie du genre », etc. En face, la contre-attaque s’est elle aussi organisée. Que celle-ci n’existe pas ou que les gender studies ne participent pas d’une œuvre colonialiste visant à imposer la théorie du genre comme nouveau catéchisme républicain, nombreux sont ceux qui, en France, ont tenté d’ériger une forteresse de protection autour de celle que l’on pourrait être tenté d’accuser d’être à l’origine de ce trouble, dont on se saurait bien garder, dans le genre. La polarisation du débat tout comme les vagues de polémique successives n’ont pas rendu celui-ci plus lisible. Si bien que, malgré la visibilité grandissante des questions et des enjeux liés au genre, bien malin celui qui serait capable de nous dire avec clarté et concision de quoi l’on parle précisément lorsque l’on évoque la sacro-sainte « théorie du genre ».

Comme bien d’autres, nous avions jusqu’à la déclaration de l’un de nos étudiants qu’une idée, sinon vague, du moins floue de ce qu’était la théorie du genre. Cette remarque accusant une de nos Grandes Ecoles de rendre obligatoire l’enseignement de la théorie – ou, pour retranscrire fidèlement les propos de notre étudiant, l’idéologie – du genre a sans doute renforcé notre conviction qu’il s’agissait d’une expression réductrice pour alimenter la panique morale. Si nous avons pu opposer à la vindicte estudiantine que les gender studies et non la théorie du genre en tant que telle prenaient sans doute place au sein de la maquette pédagogique et, qu’au regard de l’ouverture d’un champ de réflexion particulièrement fertile permise par les études sur le genre, que cette place était tout à fait légitime, grand fut notre désarroi quand il s’est agi de circonscrire nettement les contours de ladite théorie. Comme bien d’autres dans notre discipline, nous avions lu Judith Butler, nous l’avions même rencontrée à l’occasion d’une conférence et même citée dans nos propres articles académiques. Ces citations, il est vrai, trahissaient moins une dette théorique qu’un jugement de goût à l’égard de ce qui nous semblait être une jolie tournure de phrase mais qui, à y regarder de plus près, relevait bien plus d’un charabia incompréhensible… D’où notre question: la théorie du genre ne serait-elle que du vent?

C’est en tout cas le parti-pris choisi par Sabine Prokhoris dans l’ouvrage en forme de bombe qu’elle publie aux Presses Universitaires de France. Au bon plaisir des « docteurs graves » – référence à l’ironie dont fit preuve Pascal vis-à-vis des Jésuites – est un livre salutaire dans la mesure où il permet d’introduire un peu de dissonance dans le concert d’éloges qui entoure habituellement la réception française de l’œuvre butlérienne. Salutaire mais pas moins troublant. De mémoire, jamais ne nous a été donné à lire, dans la presse universitaire, un « dézingage » aussi revendiqué et assumé que celui que livre Prokhoris à l’encontre d’une théorie qui « par la grâce (ou par l’absence de grâce…) d’un lexique indigeste couplé à un usage virtuose, force est de le reconnaître, de l’amalgame et du paralogisme (…) s’assur[e] un territoire à l’abri des « règles de l’intelligibilité » permettant d’échapper « aux ruses [!] qui permettent d’y voir clair » ».

Que l’analyse proposée par Butler des rapports entre assujettissement et subversion soit parfois obscure nous en convenons. Mais, le style de Prokhoris, s’il n’affiche pas la même « revendication d’obscurité », amoindrit parfois la portée de la critique qu’inflige la psychanalyste à la philosophe. Pire, il peut rebuter plus d’un lecteur qui, confrontés à un premier chapitre quelque peu indigeste du fait de trop nombreuses et trop longues citations, pourraient bien être tentés de refermer aussitôt ce petit livre noir du butlérisme. A force de patience – et les traits d’humour qui s’échappent de la plume de Prokhoris y sont sans doute pour beaucoup, le lecteur parvient cependant à sonder, grâce à l’exploration minutieuse de notre guide, les profondeurs des mystères butlériens ou plutôt à s’élever à la hauteur strato-sphérique qu’exige la pensée de la théoricienne du genre. Mieux, il saisit enfin – et ce, alors même que sa lecture en surface des textes de Butler ne l’autorise pas à juger pleinement de la pertinence des attaques frontales dont ils font l’objet -, pourquoi la pensée de la théoricienne lui paraissait si familière et pourtant hors de portée.

Le plus grand reproche qu’adresse Prokhoris à Butler réside, en effet, dans son détachement vis-à-vis de toute expérience humaine ou sociale. La théorie des conduites sexuelles dissidentes ne serait ainsi qu’un subtil montage d’instances philosophiques censées épuiser la réalité, des purs concepts situés dans des lieux métaphysique, hors de l’histoire et de l’expérience commune. Preuve en est, selon Prokhoris, la mécanique bien huilée assujettissement/subversion qui, selon une logique implacable, « aboutit à abusivement bétonner, et à ainsi hypostasier, l’unicité sinon des « identités » du moins des situations discriminées, structurellement coupées autant que radicalement isolées d’un Pouvoir non moins hypostasié, qui impose sa norme supposément inébranlable ». L’histoire, se demande Prokhoris, ne nous invite-t-elle pas bien plutôt à résister à ce rouleau compresseur idéologique – et avec lui, à la paresse acritique à laquelle nous contraint le système butlérien ? Ne serions-nous pas mieux avisés de ne pas jeter l’eau du bain avec le bébé, de ne pas rejeter l’universalisme concret et, avec lui, la pluralité des inventions inattendues qui n’ont eu de cesse d’émailler le continuum humain ?

Paradoxalement, c’est dans la faillibilité de la théorie du genre, que se nichent, peut-être, des raisons d’espérer, que se loge une voie alternative pour penser autrement la question du genre et des identités et pour ouvrir la possibilité d’une « société des outsiders ». Karl Popper aimait à décrire la science comme une activité faillible, falsifiable et frappée par l’indétermination. Vues sous cet angle, les théories que l’on croit les mieux assises ne sont, en réalité, que des hypothèses et des conjonctures qui seront un jour réfutées ou falsifiées par le jeu de nouvelles découvertes. Dans son ouvrage, Prokoris ne se contente pas de déboulonner point par point les hypothèses de la théorie proposée par Butler, elle suggère que c’est précisément dans l’expérience la plus communément partagée de la toujours défaillance, de la faillibilité que réside la possibilité d’envisager « un continuum humain en deçà des divisions en classes, races, genres ou tout autre partage définissant des places identifiantes fixes radicalement séparées et sans commune mesure ». Faire du risque du ratage la matrice d’un universel archi-concret suppose dès lors de reconnaître que toute situation de domination n’est pas inaltérable et, surtout, que le « déni mélancolique » ne s’offre pas comme unique voie d’émancipation.

Courageux, le livre de Sabine Prokhoris, une fois refermé, nous laisse avec l’image d’un bâtiment en plein chantier de construction : chantier personnel puisqu’il s’agira pour nous de relire véritablement Butler, chantier en cours de travaux puisqu’il s’agira pour Prokhoris de nous délivrer plus en détails, dans un prochain ouvrage, sa vision d’un après-Butler.

Sabine Prokhoris, Au bon plaisir des « docteurs graves », Paris, PUF, 2017, 254 p., 17 euros.

Visuel : couverture du livre

Le Grand Journal officiellement refermé
Amok de Stefan Sweig, mis en scène par Joseph Morana
Marianne Fougere

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