Essais
« Sortir du Noir », l’Historien d’Art Georges Didi-Huberman écrit au réalisateur du « Fils de Saul »

« Sortir du Noir », l’Historien d’Art Georges Didi-Huberman écrit au réalisateur du « Fils de Saul »

23 novembre 2015 | PAR Simon Gerard

À l’occasion de la sortie en salles du Fils de Saul, Georges-Didi Huberman publie aux Éditions de Minuit sa lettre ouverte au réalisateur. Le philosophe et essayiste y dévoile la grande richesse philosophique et artistique du film de László Nemes, trop souvent réduit à son caractère choquant. Ce très beau petit texte semble presque aussi nécessaire que le film qu’il analyse.

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Pour lire notre chronique du film, c’est ici.

Le Fils de Saul, intelligent avant d’être choquant

La découverte début novembre du Fils de Saul de László Nemes pose question. Car au delà d’un caractère immersif et choquant autour duquel la plupart des critiques accordent leurs violons, ce film est profondément intelligent. L’érudition n’y est pour rien : un travail documentaire titanesque était de rigueur pour réaliser un film abordant la Shoah de manière aussi frontale, et le résultat est effectivement impressionnant, parfois même surprenant (qui s’est un jour demandé ce que devenaient les tonnes de cendres résultant de l’incinération de milliers de juifs dans les fours crématoires ?). Non, Le Fils de Saul est bien intelligent, au sens étymologique du terme (du latin inter-legere, « choisir entre »), dans la mesure où il résulte de choix et de parti-pris précisément déterminés, et maintenus tout au long du film, qui l’éloignent chaque fois plus de la tradition cinématographique en matière de représentation de la Shoah. Ici le personnage principal n’est plus Auschwitz lui-même ; ici, la musique que l’on entend n’est plus un quatuor à cordes au jeu grave et pathétique ; ici, l’image n’est plus nette, numérique, fixe ou fluide.

Le Fils de Saul est l’étrange quête d’un homme pour sauver un mort de l’incinération. Le spectateur suit ses déambulations dans tous les organes du camp de concentration au moyen de longs plans-séquences filmés à l’argentique, caméra à l’épaule, et focalisés en permanence sur le protagoniste. La seule musique qui l’accompagne est celle, terrifiante, de la Solution Finale, avec ses cris désespérés ou autoritaires, ses coups de feu, ses sons métalliques, sourds et industriels. Autant de choix qui témoignent moins d’une immersion aveugle que d’une expérience problématique. Comment une fiction peut-elle nous en dire autant sur Auschwitz ? Comment le flou à travers lequel le spectateur voit les camps peut-il enrichir notre approche de l’industrie génocidaire nazie ?

Sortir du noir : lettre ouverte sur une faible lueur d’humanité

Pour un film aussi monstrueusement nécessaire que Le Fils de Saul, Georges Didi-Huberman semble être l’exégète idéal. Le philosophe et essayiste est déjà l’auteur d’un ouvrage de référence, Images malgré tout (2003, Éditions de Minuit), qui, partant des quatre photographies prises clandestinement par les membres du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau en 1944 propose une réflexion sur la représentabilité de la Shoah. On lui doit aussi un magnifique petit ouvrage assez personnel intitulé Écorces (2011, Éditions de Minuit), sorte de déambulation photographique dans ce qu’il reste d’Auschwitz. Publié le lendemain de la sortie officielle du film de László Nemes, Sortir du noir est une longue lettre adressée au réalisateur. Lettre de remerciement, de respect, mais aussi lettre-analyse, sans doute inconsciemment destinée au spectateur du film dès sa rédaction. Georges Didi-Huberman pose explicitement les problèmes qu’implique le visionnage du Fils de Saul, soulève ses paradoxes, et propose quelques éléments de réponse.

Est évoquée dans un premier temps la portée philosophique et esthétique de l’acte artistique de László Nemes, riche de ses propres contraintes, et de son caractère éprouvant :

Quelle épreuve que cette foule d’images et que cet enfer de sons rythmant inlassablement votre récit ! Mais quelle épreuve nécessaire et féconde ! […] Votre histoire (votre fiction) sort du noir, : elle-même « porte » ce secret [celui des Sonderkommandos], mais pour le porter à la lumière.

Nemes nous plonge dans ce qu’il appelle lui-même « ce trou noir au milieu de nous » ; mais dans ce maelström de couleurs et de sons, il y fait subsister une faible lueur d’humanité – alimentée, certes, par la folie d’un homme condamné à mourir après avoir fait mourir les siens, mais lueur quand même. Cet acte de résistance à la fois poétique et politique entre en résonance avec un magnifique essai de Didi-Huberman, Survivance des lucioles (2009, Éditions de Minuit), contestation d’un pessimisme artistique et politique ambiant dont le post-modernisme est caractéristique.

Dans un second temps, Didi-Huberman évoque, analyse et justifie le choix de la prise de vue, si radical mais au final si juste. Sa dimension « organique » (favorisée par le choix d’une pellicule argentique et d’un objectif 40mm) permet d’établir ce que l’auteur appelle un « rapport de tactilité avec le spectateur » :

Vous êtes parti de cette évidence que, dans un tel espace où l’horreur est obsidionale, le seul regard possible est un regard de courte distance et de courte durée : un regard contraint de traverser la mort en passant, puis de vite baisser les yeux vers le sol.

Pas d’expérience des camps possible sans l’évocation de ce regard dans le vide, ce regard vide, indispensable à la survie des prisonniers du camp, et surtout des Sonderkommandos, témoins muets et aveugles de l’intégralité du processus d’extermination. Voir sans regarder : pour ne pas se faire remarquer, pour ne pas remarquer ce que l’on fait.

La plus grande partie de la lettre de Georges Didi-Huberman à László Nemes se penche sur l’argument principal de l’intrigue, profondément étrange puisqu’il consiste à sauver un mort parmi les milliers de morts charriés par la machine nazie. Individualiser son rapport aux morts : voilà le moyen pour Saul d’accéder à une humanité perdue. Cet accès à l’humanité se fera parfois au prix d’une immoralité et d’un rejet du collectif non feint : pour son fils, Saul fait avorter un premier projet de soulèvement des Sonderkommandos, ou fait chanter un de ses compagnons pour l’assister dans sa quête hallucinée. Quelle est donc la logique de cette intrigue ? Georges Didi-Huberman voit très justement dans Le Fils de Saul une structure de conte :

Qu’est-ce donc que cette histoire où passe au premier plan le devoir rituel, qu’est-ce donc que cette recherche inlassable d’un rabbin si ce n’est un argument de conte hassidique ? […] Il [Saul] est l’éternel condamné survivant : être miraculeux, par conséquent. Ou bien être légendaire, être profondément littéraire.

Auschwitz est un lieu régi et organisé selon des règles radicalement différentes des autres lieux de notre réalité – d’où l’effarement que l’idée même de son existence peut parfois provoquer. C’est une hétérotopie, au sens ou Michel Foucault l’entend : un espace autre, espace de mise à l’écart, une autre réalité dans notre réalité… Le cadre tristement idéal pour un conte donc, ou pour ce que Georges Didi-Huberman appelle assez justement « conte documentaire ».

Georges Didi-Huberman : une humilité rassurante

George Didi-Huberman écrit accueillant. Il mobilise une érudition nécessaire à l’analyse approfondie des sujets qu’il explore, mais avec une profonde humilité et un désir de transmettre qui transparaissent dans un triple choix. Un choix des mots et des formules tout d’abord : on ne trouve rien dans son écriture qui ne pèse ni ne pose, et ses analyses finement développées aboutissent bien souvent à une sorte de joyeuse fulgurance soulignée par l’auteur lui-même.

Autre choix, non plus textuel mais éditorial cette fois-ci : celui de l’illustration. L’insertion fréquente d’images pour illustrer ses propos confère à la lecture des œuvres de Georges Didi-Huberman une dimension ludique. La quinzaine de photogrammes du Fils de Saul, très justement sélectionnés par le philosophe, permettent une mise en pratique, par le regard critique du lecteur, des mots de l’auteur. La lecture est ainsi d’autant plus agréable qu’elle nous rend actif.

Le troisième choix témoignant de la générosité intellectuelle de l’auteur est un choix d’explicitation. Un rappel précis et synthétique des quelques sources et références mobilisées par Georges Didi-Huberman est quasi-systématiquement fourni. Toute son œuvre possède ainsi une dimension pédagogique, résurgence d’un goût immodéré de l’auteur pour le théâtre didactique de Bertolt Brecht. Sont d’ailleurs mobilisées dans Sortir du noir de nombreuses références à Walter Benjamin, qui fut un des plus grands commentateurs allemands de Brecht.

Georges Didi-Huberman, Sortir du noir, Éditions de Minuit,  octobre 2015, 6 euros.

Simon Gérard.

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