Essais
« Sauver la liberté d’expression », la philosophe Monique Canto-Sperber analyse un malaise dans la parole

« Sauver la liberté d’expression », la philosophe Monique Canto-Sperber analyse un malaise dans la parole

21 avril 2021 | PAR Yaël Hirsch

La philosophe et ancienne directrice de l’Ecole Normale supérieure propose dans Sauver la liberté d’expression un diagnostique sur un malaise crucial de nos démocraties. Elle propose également des pistes intéressantes, enrichie par la tradition philosophique libérale pour penser cette liberté indispensable à la démocratie sur de nouvelles bases.

Recul historique et philosophique

Sauver la liberté d’expression est le fruit d’un séminaire dirigé par l’auteure et le regretté Ruwen Ogien qui a duré de 2015 à 2018 à l’Ecole Normale supérieure. C’est le fruit d’une réflexion et d’échanges avec de nombreux spécialistes de la liberté d’expression parmi lesquelles Denis Ramond (que nous avons interviewé). Menée juste après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan et qui élargit le prisme jusqu’à John Stuart Mill vers le passé des modernes (19e siècle) et jusqu’à l’affaire Samuel Paty pour notre présent. Le recul proposé par Monique Canto Sperber est salutaire : elle reprend les principes de Stuart-Mill, les fondamentaux de la Loi sur la liberté d’expression de la IIe république (1881), aussi bien que les enjeux de l’Affaire Dreyfus avant de passer à Charlie Hebdo ou à la question de l’appel à la haine sur les réseaux sociaux aujourd’hui.

Le diagnostic d’un double malaise

Alors qu’il rappelle très puissamment l’importance de la liberté d’expression pour nos démocraties, toute la force de l’essai provient de son diagnostic juste et mesuré : « Ce livre fut inspiré par un constat, l’existence de deux tendances apparemment contraires: d’un côté, la multiplication de propos qui se veulent affranchis de tout tabou, souvent à la limite du racisme, de l’autre, la prolifération de formes nouvelles de censure, émanant de groupes, communautés, individus qui veulent imposer leur loi à la parole publique. Ces deux tendances ruinent pareillement la liberté d’expression » (p. 281). Et la philosophe analyse finement les nouvelles censures et les nouveaux affranchissements, proposant de nombreuses illustrations riches et convaincantes, volontiers dans un contexte français, mais pas uniquement. Présente sur les réseaux sociaux, elle voit ce qui s’y passe mais n’arrive pas très bien à prouver qu’il y a de l’inouï lorsqu’elle met en cause « la capacité des algorithmes d’accentuer la visibilité de quelques opinions en affaiblissant la présence de celles qui s’y opposent » : n’est-ce pas exactement la même chose que Pierre Bourdieu critiquait dans L’opinion publique n’existe pas, quand il montrait que les positions à prendre préexistent à l’opinion et son dessinées par des élites ?

Une proposition qui ne rompt pas avec la tradition libérale

Le livre est donc résolument ancré dans la tradition philosophique libérale, avec un brin d’accent sur la social-démocratie : les propositions faites ne sont pas révolutionnaires mais n’hésitent pas à trancher : plutôt que de légiférer, il faut dans l’ensemble faire confiance à l’espace public et à la parole qui vient contredire la parole de haine, de ségrégation, de violence ou raciste. Mais après avoir saisi toute la mesure de l’acuité de la situation de crise de la liberté de parole et ses paradoxes, Monique Canto-Sperber propose de manière originale de la penser autrement. Elle propose de construire des garde-fous venus carrément de la théorie de la guerre juste. L’idée est très séduisante et les premières grandes lignes avec « 3 justes moyens de lutte »: « refuser la censure », « s’en tenir à la littéralité des propos » et « jamais d’interdiction préventive » sont plus que séduisantes. Nous aurions même aimer en savoir un peu plus…

Monique Canto-Sperber, Sauver la liberté d’expression, Albin Michel, 336 p., 21,90 euros, Sortie le 21 avril 2021.
visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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