Essais
Oberkampf ou la naissance de l’industrie capitaliste textile française

Oberkampf ou la naissance de l’industrie capitaliste textile française

08 juillet 2015 | PAR Franck Jacquet

Oberkampf est-il le nom d’un général du Premier Empire ou d’une bataille du Second ? Aucun des deux. Obkerkampf est le patronyme d’un pionnier du capitalisme industriel français, et en l’occurrence, comme aimeraient le souligner les déclinistes, c’est un pionnier étranger… Serge Chassagne, Professeur à l’université d’histoire moderne, propose ici un condensé de ses recherches et publications à travers cette biographie. Le portrait de l’entrepreneur est l’occasion de décrire les prémices de l’industrie capitaliste du XIXe siècle. L’auteur déploie, tant à propos de Christophe-Philippe Oberkampf que de sa fabrique de Jouy, une érudite et très précise histoire économique qui peine cependant à intégrer réellement certains aspects culturels ou de sociohistoire…

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chassagneDu mercantilisme au capitalisme industriel
Le jeune Oberkampf met très tôt sur pied son affaire au début du déclin du mercantilisme qui a dominé le XVIIe siècle et le début de son siècle. En effet Serge Chassagne rappelle très bien le fait que les indiennes, et donc le parcours d’Oberkampf dans celles-ci et la toile de Jouy sont un bon reflet de l’économie de la fin de l’Ancien Régime : elles sont interdites d’importation mais les savoirs faires (protestants mais pas seulement) ne sont pas aussi développés qu’ailleurs, on manque de matières premières, et donc la contrebande finit par être presque une règle. La production en France ne se développe qu’au début du XVIIIe siècle en quelques points, les demandes de libéralisation de la société finissant par submerger le politique et son carcan (dans le domaine des toiles et surtout des toiles imprimées, cette libéralisation est notamment à situer en 1759). Oberkampf représente aussi ce monde des artisans (ici teinturiers) qui finit par intégrer des couches plus élevées de la société par le monde du commerce.
Or, ce n’est plus à la fin du XVIIIe siècle le contrôle de la circulation des marchandises qui prime, c’est l’innovation et le renouvellement des modes de production avec la naissance de la fabrique de plus en plus mécanisée, unité de base de production en système capitaliste industriel. L’auteur fait de Jouy un exemple, un lieu de transition parce que justement la mécanisation y gagne progressivement du terrain sur les longues décennies de son fonctionnement (il insiste sur cette longévité rare). D’ailleurs le livre épouse plus strictement la chronologie de l’entreprise que celle de son dirigeant tutélaire : les premières expériences d’association (avec Maraise…) sont plus ou moins couronnées de réussite ; la naissance de l’entreprise à proprement parler avec l’association du frère et d’autres apporteurs de capital et de savoirs faires reflète les cadres politiques et corporatistes en société d’Ancien régime : puis vient le temps de la croissance avec l’émergence commerciale et la construction d’un réseau d’échanges avec des fournisseurs étrangers et d’acheteurs, surtout cette fois à l’échelle nationale. La maturité de l’entreprise capitaliste se traduit ainsi par une plus forte mécanisation et l’intégration de traitements chimiques, par le basculement de l’influence rhénane et germanique (les savoirs faires venaient tout d’abord de là) vers l’influence atlantique (l’Angleterre et les nations comme le Portugal ou les Provinces-Unies via leurs colonies apportent des matières essentielles et souvent à plus bas prix). La vie de l’entreprise suit d’ailleurs d’une part le « cycle de l’indienne » (elle décline avec à la fin du premier tiers du XIXe siècle alors que d’autres productions prennent le relai) et d’autre part le politique, l’Empire et son enfermement commercial (le blocus continental se retourne contre la France impériale !) amenant à de nombreuses pertes de débouchés comme de matières et de fournisseurs… C’est paradoxalement l’apogée de l’intégration sociale d’Oberkampf, devenu notable parce que patron d’une industrie dans la ville de Jouy et ses environs : il emploi en effet là plus de 900 personnes et devient logiquement maire puis membre des administrations locales depuis leur naissance à la Révolution. L’entreprise épouse donc en partie le rythme d’installation des infrastructures du capitalisme industriel, et elle en meurt de ne pas bien suivre son évolution…

Oberkampf, cet idéal-type d’entrepreneur capitaliste ?
Le parcours de l’entrepreneur reflète assez remarquablement les thèses de Weber et de Schumpeter. En effet, Oberkampf est d’abord un entrepreneur privé, individuel ; il part de ses savoirs faires et cherche à les valoriser par l’établissement d’un processus de production plus efficace, usant d’innovations (il n’est pas souvent le premier, il importe souvent des machines anglaises, particulièrement des machines à vapeur, il visite aussi ce pays pour y observer un processus productif bien plus avancé…) pour se ménager des nouveaux marchés et ce avec des marges confortables. Il cherche ainsi à améliorer la qualité de sa production durant toute sa période d’activité par de nouveaux modes de production : il développe lorsque cela est nécessaire le travail à façon, le travail domestique par les ouvriers, ce qui ne l’empêche pas d’établir sa propre usine de filature à Chantermerle au début des années 1810, prémisse de l’industrialisation et de l’entrée en usine à proprement parler et donc prémisse de la prolétarisation des ouvriers. Mais en parallèle, il sait aussi améliorer la qualité des produits par des expérimentations sur ces matières premières : dès les années 1780, il fait baigner par échantillons ses toiles blanches dans de l’acide et/ou du vitriol avant coloration pour voir s’il y a meilleure finition, tenue du produit final. Si le succès n’est pas toujours de mise, il passe pour un innovateur à l’échelle nationale (encore une fois, cette image est moins évidente au niveau européen, surtout par comparaison avec l’Angleterre au take-off déjà si évident). Oberkampf innove donc dans une certaine mesure, il est l’un des animateurs des réseaux commerciaux textiles à l’échelle nationale (création de bureaux de vente et d’achat, de filatures…) et à la fin de sa vie il est rattrapé en partie par la concurrence qui dévore finalement Jouy et ses « filiales » entre les années 1810 et 1830. Si l’on suit attentivement l’itinéraire individuel dressé par l’auteur, c’est donc une vague d’innovation (création – destruction) schumpetérienne que représente la vie d’Oberkampf. Et celle-ci s’applique à la manufacture de Jouy elle-même.
Mais Serge Chassagne insiste peut-être surtout sur l’aspect « wébérien » du personnage. Protestant évidemment, il est originaire par son père du Wurtemberg et ses réseaux sont longtemps essentiellement nourris de cette région ainsi que de Suisse allemande, (Aarau…). Le protestantisme de sa mère est marqué ; l’auteur détecte moins de signes de piété dans la correspondance d’Oberkampf. Cependant, il se comporte culturellement comme un protestant dans sa vie comme dans ses affaires : il cherche depuis sa prime formation, et il reproduit en cela l’expérience de son père, à créer et à accumuler du bien. Il fait tout ensuite pour ne pas le disperser, y compris en prévoyant, à sa mort, que les héritiers disposent de Jouy et de ses dépendances (bureaux, filature, immeubles et autres capitaux) en indivision, ce qui d’ailleurs ne fera que participer à l’accélération du déclin par manque de leadership de l’entreprise. Il se comporte semble-t-il sobrement, ne dépense pas plus que de raison bien qu’il s’intègre progressivement dans la moyenne bourgeoisie voire une couche assez élevée de la bourgeoisie commerçante (par des alliances matrimoniales), ses descendants devenant même alliés au rang de la baronnie. S’il paraît peu empreint de religion, il est donc un « protestant » des affaires, bénéficiant d’ailleurs en cela de la fin de la mise au ban de la société des non catholiques à la fin de l’Ancien Régime. L’intégration dans les milieux de la fabrique (chez Cottin dans un premier temps) se fait d’ailleurs péniblement, assez longuement du fait de l’obstacle de la langue mais aussi par des écarts de mentalité qui transparaissent dans la correspondance du jeune graveur de culture germanique qui se plaint à son père du manque de sérieux de certains de ses patrons, ce qui précipite d’ailleurs sa quête de construction de son affaire.
Les correspondances dressent donc l’image de ce qu’on imagine du vieil idéal-type d’entrepreneur protestant capitaliste même si son rapport au politique est plus complexe qu’il n’y paraît : il n’est pas uniquement le simple pragmatique que dépeint l’auteur.

L’ouvrage de Serge Chassagne est un bel ouvrage sur un personnage emblématique (le sous-titre mettant en avant la toile de Jouy le souligne pour attirer le chaland !) d’une transition vers un nouveau type de capitalisme. Elle est un travail érudit d’histoire économique magnant à la fois les correspondances mais aussi les indices précis pour dégager la vie d’une entreprise, genre destiné à une belle trajectoire depuis. Cette biographie peut cependant quelque peu décevoir en certains points, car elle reste peu diserte sur certains plans culturels et politiques pourtant incontournables et que l’historiographie économique a su mettre en avant depuis une vingtaine d’années pour comprendre l’installation des unités de production capitalistes (dans leur environnement sociopolitique…) et plus généralement des infrastructures (y compris mentales) du nouveau capitalisme industriel.

Serge Chassagne, Oberkampf, un grand patron au siècle des Lumières, Aubier, Collection historique, Mars 2015, 387 p ., 28 euros

Visuel : © couverture du livre

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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