Essais

No Society : l’élite responsable de l’effondrement des classes moyennes selon Christophe Guilluy

No Society : l’élite responsable de l’effondrement des classes moyennes selon Christophe Guilluy

08 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Le géographe reprend sa thèse sur la mise en périphérie de certains territoires et le sacrifice des classes populaires en France mais aussi dans l’ensemble du monde occidental pour faire le procès des élites, responsables de la fin de la classe moyenne. Un réquisitoire trop rondement mené et qui semble rendre inéluctable comme seule option possible un vote populiste de droite.

[rating=1]

Après avoir repris ses thèses sur l’émergence d’un monde des périphéries en Occident, paupérisé, méprise et délaissé, Christophe Guilluy fait le constat que si la mondialisation bénéficie aux pays émergents, en Europe et aux États Unis, elle va de paire avec l’effondrement d’une notion qu’il critique pourtant également comme floue : la classe moyenne. Et il rend les élites coupable de cette « fracture » avec leur libéralisme aveugle et leurs manipulations du « monde d’en bas » (p.161).

Et là, l’on s’étonne de voir les « classes populaires » soudainement cohérentes, sans plus de précision. Mais où? En périphérie? Mais qui ? Des ex ouvriers rejoints par les classes moyennes paupérisées ? Et a priori on imagine que, celui qui décrit les immigrants comme « permettant de répondre à certains besoins du grand patronat » (p. 151) et menaçant la cohésion sociale en volant leur logement aux « catégories modestes » les exclut des classes populaires …). Elles sont néanmoins considérées comme un tout vengeur, enfin en mesure de prendre leur revanche : « Quand elles trouvent leur champion », elles « peuvent faire basculer l’échiquier » (p. 41). En  effet, dans la No Society de Christophe Guilluy, alors que le populisme de gauche s’est décrédibilisé en Grèce avec Tsipras acceptant les ultimatums de Berlin, et en France avec le vote Macron au deuxième tour de la plupart des électeurs de Mélenchon, la seule solution pour mettre fin à la tyrannie de ces élites européennes ultra-libérales et cyniques semble être chez Guilluy le vote d’extrême-droite, qui prend une aura messianique.

Que cela soit l’opinion politique du géographe et qu’il l’exprime, soit. Qu’il prétende le démontrer avec l’évidence d’un constat sociologique est plus discutable. ici, ni critique, ni neutralité axiologique. Le chercheur cite les chiffres qui lui conviennent, allant jusqu’à doubler le taux de chômage en France en s’appuyant sur article du Figaro de 2017. Les seules données précises sont dans ses cartes sur la périphérie. Et quand il dénonce la part des logement sociaux réservés aux immigrants, paupérisant les vraies classes populaires, il se garde bien de donner des chiffres. De même, si concepts ils y a (la « France relative », la « fracture sociale »…) ils sont vagues et dilués (par exemple, la société ouverte ou fermée de Karl Popper devient quelque chose de très très flou). Et lorsqu’il apporte des autorités de tutelle en renfort (Michéa, Taylor)) il (ce sont toujours des ils) eest immédiatement suivi d’un meneur d’opinion médiatique (Zemmour en tête). Ainsi pour un géographe du social, présenter ses opinions politiques comme des faits de science sociale s’avère souvent aller contre la juste pratique de la pensée universitaire, faute d’argumentation structurée et d’exemples précis. Un livre qui n’apportera rien de neuf, sauf si le lecteur veut communier avec l’auteur dans le procès de la « posture morale » des classes dirigeantes « qui ne trompe plus personne » et se voit enfin démasquée par les classes poulaines, enfin  maîtresses de leur destin.

Christophe Guilluy, No Society, Flammarion, 243 p., 18 euros

Visuel : couverture du livre

Pierre Rosanvallon fait une coupe dans l’Histoire intellectuelle depuis 1968
Christophe Leparc nous parle de la 40e édition du Festival Cinemed de Montpellier
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *