Essais
« Les religions face à l’intolérance » : Martha Nussbaum constructive et rafraîchissante sur les peurs occidentales face à l’Islam

« Les religions face à l’intolérance » : Martha Nussbaum constructive et rafraîchissante sur les peurs occidentales face à l’Islam

03 novembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

A partir des réactions qu’ont suscitées une de ses tribunes dans le New-York Times, la philosophe de l’Université de Chicago propose un texte clair et intelligent sur les accommodements que la diversité religieuse et nos principes de liberté et de tolérance requièrent, malgré les difficultés, les différences et les peurs. Appliquant avec simplicité et bonne foi ses développements brillants sur les émotions politiques et ceux, plus classiques qu’elle a également creusés (Voir notre chroniques de « Capabilités« ) sur la justice sociale à cet objet particulièrement inflammable qu’est la religion, elle parvient presque à déminer un débat qui semble au premier abord inextricable. Un texte indispensable paru le 25 septembre chez Climats. 

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nusbaum climatsMontrant que, de manières différentes, mais avec presque autant d’intensité, les Etats-Unis multiculturelles et des pays d’Europe qui se rêvent encore homogènes sont confrontés à une montée de la peur de l’Islam, Martha Nussbaum se donne pour programme dans « Les religions face à l’intolérance » de démanteler très posément les motifs de cette peur.  Aux réflexions classiques et rationnelles qui consistent à distinguer islam et islamisme, à montrer que la pluralité et la diversité sont aux principes mêmes des sociétés occidentales en proie au malaise, et à souligner que les signes d’appartenance chrétienne, sont eux, entrés dans le panorama de ces sociétés, elle ajoute son grain en analysant cette peur comme elle a su aborder de manière plus générale l’impact des émotions en politiques : « Pour maîtriser nos peurs, il nous faut le concours de trois éléments : des principes solides, fondés sur le respect de l’égalité entre les hommes; des arguments qui ne soient ni intéressés ni susceptibles de prêter à la minorité des défauts qui appartiennent aussi à la culture dominante; une imagination mue par la curiosité et la sympathie » (p. 43).

S’appuyant donc sur ces trois principes, elle utilise  d’abord le principe deux, le raisonnement pour dédramatiser : par exemple, si dans de nombreux cantons suisses, le vote ,n’a été accordé aux femmes qu’en 1971, peut-on sérieusement y argumenter que le port du voile  (ou même de la burqua) qui est réversible est un affront fait à la liberté de ces dernières?

Puis elle revient sur ce que sont les principes des diverses démocraties dont elle se préoccupe et ce, avec infiniment de maestria et de précision quand elle traite de sociétés aussi différentes que la France et la Finlande. Elle n’hésite pas à ancrer les principes qu’elle énonce dans leur histoire, évoquant par exemple la rapport ancien des sociétés à minorité chrétienne qu’elle décrit avec la minorité juive.

Enfin, troisième principe, elle enjoint chaque occidental à ne pas s’obnubiler sur la « paille qui est dans l’œil de son prochain » pour interroger ses propres poutres.

Renonçant à un modèle de justice purement procédural et désincarné, le professeur Nussbaum propose ainsi de lutter contre le sentiment de peur avec l’aide de l’empathie, et enjoint tout un chacun à tenter de comprendre son prochain dans ses raisonnements mais aussi dans ses croyances.  Une position qui lui permet d’aller très loin dans l’évocation du principe de liberté religieuse et c’est sans frémir qu’elle évoque des cas pratiques comme celui de la déscolarisation de certains enfants Amish après un certain âge ou du port du voile intégral.

En chapitre final de ce livre intelligent et à l’argumentaire solide, les questions d’ordre éthiques et politiques soulevées dans le cas de Park 51, ce projet de centre musulman à Manhattan, non loin de l’ancien World Trade Center, permet au public européen de se familiariser avec une affaire importante qu’ils n’ont peut-être pas suivie; mais aussi de percevoir que dans un cas pareil, il y a ce que le droit permet et indique et qui n’est pas toujours exactement la même chose que ce que le bien vivre ensemble conseille comme égards, diplomatie et compréhension…

Martha Nussbaum, Les religions face à l’intolérance, Climats, trad. Nathalie Ferron 370 p., sortie le 25 septembre 2013.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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