Essais
Les mondes paysans traditionnels d’Emmanuel Le Roy Ladurie

Les mondes paysans traditionnels d’Emmanuel Le Roy Ladurie

09 juin 2015 | PAR Franck Jacquet

Il y a quelques jours dans l’émission « Ce soir ou jamais » animée par Frédéric Taddeï, les historiens dont Pierre Nora s’écharpaient sur la réforme des programmes, la place de l’histoire dans l’enseignement en France et, surtout, sur le fait qu’il existait ou non une synthèse sur « l’histoire des petits » en France (par opposition à l’histoire des puissants) comme il en existait aux Etats-Unis ou ailleurs… Bien évidemment l’histoire rurale et des paysans d’Emmanuel Le Roy Ladurie n’est pas une histoire du genre, des sexualités, du sensible (même s’il y a des inserts…). Mais le propos, au fond, incarne pour « l’être géographique français » pluriséculaire une bonne part de cette histoire du peuple qu’appellent certains de leurs vœux. En effet, Les paysans français d’Ancien Régime constitue une magistrale vue synthétique, avec ses avantages et ses défauts, de quinze générations de mondes paysans relativement différents et ignorants les uns des autres…

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Un (très) long Ancien Régime rural et agraire
Emmanuel Le Roy Ladurie est sans doute l’un des plus grands historiens encore présent et représentatif de l’influence de la science historique française dans le monde. Il propose donc ici une synthèse de très nombreux travaux, dont les siens, sur ce groupe qui a constitué près des huit dixièmes de la population française durant des siècles. Il choisit pourtant des bornes chronologiques qui peuvent quelque peu surprendre. Si politiquement l’Ancien Régime est essentiellement perçu comme débutant avec Henri IV et la restauration d’un ordre monarchique solide après les désordres des guerres de religion, et même si le « premier absolutisme » d’avant celles-ci n’est pas à négliger, l’auteur choisit de faire partir cet Ancien Régime du XIVe siècle. Cela se justifie évidemment parce que les fondamentaux de la France rurale se mettent en place pour plusieurs siècles après le grand bouleversement de la peste noire des années 1340 et 1350 qui vident le pays comme l’Europe du tiers (parfois de la moitié ou plus) de sa population. L’hypothèse est donc celle d’un « écosystème » rural qui s’installe dans les campagnes françaises depuis la seconde moitié du XIVe siècle, l’Ancien Régime étant économique et social (E. Labrousse), s’épanouit avec quelques crises régionales mais non structurelles durant trois siècles. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle avec les prémisses d’une première révolution agricole et avec le big bang de la Révolution que les structures profondes peuvent être réellement bouleversées. L’auteur considère que ce sont près d’une vingtaine de générations qui sont donc concernées et qui incarnent, font fonctionner cet écosystème rural avec sa répartition des terres, ses systèmes de production régionaux, ses cadres villageois, ses manières de réguler les conflits au sein des familles élargies ou non, ses croyances… C’est parce qu’il y a une telle coalescence que ces cadres perdurent des siècles malgré les crises politiques et/ou économiques et sociales.
Quels sont les grands traits de ce monde rural du « Royaume des Quatre rivières » (nom alors donné au Royaume de France avant qu’il se structure en pré-carré hexagonal) ? Tout d’abord, c’est un ensemble de près de 35.000 groupements villageois qui évoluent finalement assez peu malgré la Grande Peste et la disparition de près de 10 millions d’habitants. Même en Provence, province particulièrement touchée, la revitalisation rurale se fait sur quelques décennies. Ainsi, au milieu du XVe siècle, moins d’un siècle après la grande crise, le niveau d’aisance rural est, jugerait-on a posteriori « convenable », et il ne sera dépassé qu’à la fin du XVIIIe siècle Il faut dire que les survivants peuvent contrôler de plus grandes parcelles et produire plus, faire quelques gains de productivité même si les techniques évoluent peu. Surtout, la France échappe au destin d’un renouveau du servage qui a été la solution trouvée au déficit de ressources en hommes en Europe centrale et danubienne. C’est donc d’un monde paysan relativement « libre » dont il s’agit et qui peut posséder. Les provinces connaissent souvent des tendances similaires dans un royaume encore non unifié : le beau XVIe siècle est par exemple celui d’une parcellisation plus marquée au nord qu’au Sud du fait de la croissance démographique, ce qui permet là aussi de distinguer la trajectoire française mais cette fois de celle de l’Angleterre où les enclosures sont déjà une forme de révolution agraire que « l’être géographique » français rejette. L’auteur trie rigoureusement les événements en historien dans ce vaste champ(s) d’investigation : il faut distinguer les crises ponctuelles, celles du temps court, comme des guerres locales dans le Nord-Est de la France au fur et à mesure que le Royaume s’étend ; les crises de second ordre qui s’étalent sur un temps moyen, générationnel, et qui sont à même de concerner un périmètre plus vaste de populations comme les guerres de religion et les plaies qui leurs sont liées. Enfin, les crises systémiques atteignent l’ensemble des piliers de l’écosystème et sont à situer en début et fin de période traitée. La réussite de l’ouvrage est ici de trier ces événements très clairement, par jeu d’échelles, ce qui n’est pas aisé lorsqu’on étudie telle ou telle province.
Derrière ces grands équilibres en effet qui président au destin du peuple français, il faut identifier des trajectoires locales différenciées. Le Berry est en effet si riche jusqu’à la fin de la Guerre de Cent Ans que peuvent y émerger des prémisses d’un capitalisme commercial en la personne de Jacques Cœur, dont la chute est vertigineuse, liée à une violente réaction nobiliaire. Le même Berry, ravagé par la guerre civile entre Armagnacs (« pro-français ») et Bourguignons (« pro-anglais ») n’est plus capable de produire de tels leaderships pour son monde rural et, avec la réorganisation de la fin des guerres de religion, la Beauce et la Brie prennent définitivement le pas pour devenir des terroirs particulièrement prospères. Autre trajectoire particulière, celle de la Provence, qui ne connaît par la belle recouvrance de la Régence et du deuxième tiers du XVIIIe siècle du fait des résurgences de la peste venue du port de Marseille. Les grands équilibres de cette France rurale se déclinent en fait en un caléidoscope de mondes paysans relativement indépendants les uns des autres, disposant de leurs centres urbains propres, de leurs modes de production (les régions viticoles s’identifient déjà largement et connaissent des mouvements propres bien différents de l’agro-pastoralisme des vallées alpines…). L’équilibre entre grandes tendances et exemples – particularités locaux est sans cesse tenue par l’auteur, défi pourtant difficile à relever !

Les écueils de la synthèse
Une synthèse couvrant plusieurs siècles ne peut cependant pas être complète en moins de 200 pages. En effet certains aspects semblent moins traités ou moins à jour du point de vue historiographique : la description des mécanismes de révoltes, la question des émotions populaires est un peu négligée par l’auteur qui préfère visiblement les grandes tendances et les indices de revenus par tête, les rations journalières ou les signes d’essor des échanges. Les mentalités sont de même un peu moins traitées, sauf lorsqu’elles laissent des traces démographiques claires. Ainsi on apprend que la France rurale, loin d’adopter des stratégies malthusiennes au second XVIIIe siècle alors que le pays est « la Chine de l’Europe » (entre 20 et 24 millions d’habitants, autant que la Russie), est coutumière de comportements de régulation des naissances depuis la fin du XVIIe siècle : on retarde les mariages pour retarder le nombre d’enfants pouvant naître… Pour le reste, les mentalités sont souvent laissées de côté.
Quelques raccourcis peuvent parfois perturber la compréhension des phénomènes religieux et concernant les croyances. Les persistances de croyances traditionnelles agraires sont sous-estimées mais on sait combien l’auteur les conteste vivement. Ensuite, concernant l’expansion de l’enseignement et la place des jésuites, peu est développé alors que leur influence jusque dans les campagnes est réelle durant les deux derniers siècles de l’Ancien Régime. L’essor jansénisme et la question de détachement du religieux est mieux mise en avant, avec notamment la reprise des monographies provençales sur la question. Certains pourront déplorer le lien assez étroit réalisé entre progrès de l’alphabétisation (réelle avancée du XVIIIe siècle) et désaffiliation de la foi. Reste que là encore, parvenir à lier l’échelle du royaume pour donner à voir les grandes tendances et donner un aperçu des diversités locales et provinciales est une gageure. Il y parvient la plupart du temps, replaçant ainsi un génie de son temps, Rétif de la Bretonne, à la trajectoire si particulière, dans le contexte plus général, celui de l’évolution des gros laboureurs bretons. De plus, l’ouvrage propose une bibliographie qui permet d’approfondir les points les plus importants, qu’ils soient économiques, sociaux, démographiques, climatiques, religieux (un peu moins à propos des mentalités)… Elle donne aussi un aperçu, comme le reste de l’essai, de cette formidable historiographie rurale française, qui a su faire la place à tant de monographies et d’études locales et régionales qui ont permis de préciser les grandes tendances, parfois de mieux les comprendre ou même de les infirmer. En cela, l’ouvrage est une remarquable synthèse.

Les paysans français de l’Ancien Régime donne à voir en un format de moins de 300 pages une belle synthèse sur la diversité du monde rural français en plusieurs siècles, avant l’unification suscitée par les deux révolutions agricoles (fin du XIXe siècle, années 1950-60) qui ont transformé les paysans en agriculteurs dépendants d’un système industriel massifié (H. Mendras), en pions d’une filière intégrée et standardisée… Il constitue une formidable somme de connaissances aisée d’approche et bénéficiant des monographies régionales si nombreuses dans l’historiographie française.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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