Essais
L’écriture, toute une histoire pour Ivan Jablonka

L’écriture, toute une histoire pour Ivan Jablonka

03 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet

La réflexion sur les sciences humaines et sociales, leur épistémologie, est une spécialité française, ce reste du magistère national dont le moment French Theory fut peut-être l’un des derniers feux… Par L’histoire est une littérature contemporaine ; manifeste pour les sciences sociales, Ivan Jablonka entretient cette veine. Si la réflexion, très classique sur les rapports entre lettre et réflexion historique, remet bien des fondements au clair, le manifeste, apparaissant en fin d’ouvrage, semble peu à même d’entraîner…

Visuel Jablonka

Une épistémologie de l’histoire par ses lettres
L’ouvrage cherche à étudier les frontières entre lettres et écriture de l’histoire, mais aussi leur porosité et les évolutions de ces limites. Cette proximité est un vieux topo de l’épistémologie de l’histoire, la science naissante se dégageant difficilement des enjeux de stylistique et propres à l’écriture. En effet l’écriture de l’histoire est d’abord une écriture avant d’être une méthode pour beaucoup, ce que cherche à infirmer l’auteur, y compris lorsqu’il considère les plus anciens (Hérodote, Thucydide…). Mais les classiques eux-mêmes à la fin de l’ère moderne (dont Voltaire ou Gibbon), les fondateurs de la science historique (le duo Langlois – Seignobos) ou encore aujourd’hui les historiens (particulièrement du culturel) ont été amenés à se poser la question de leur dégagement du récit et de son imaginaire. L’histoire en est toujours là ? Non, bien-sûr, et l’auteur nous rappelle combien chacun a pu contribuer à sa manière à dégager son récit historique du récit d’invention, à tenir ce dernier à distance. Evidemment, ceci a déjà été écrit et démontré dans les ouvrages d’épistémologie. Mais l’originalité tient notamment ici à ne jamais déconsidérer l’un ou l’autre des pôles considérés : écriture d’invention et écriture du « réel ». Les deux peuvent se valoir, les deux ne doivent pas être considérés comme s’excluant purement et simplement. On se rappellera en l’occurrence tout l’apport de la microhistoire dans le travail sur cette interface, ainsi les travaux de Ginzburg ou de Corbin, qui respectivement cherchent à restituer un réel passé, respectivement celui d’un meunier (Le fromage et les vers) et d’un sabotier (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot), et ce à partir de traces si minces de leur existence qu’elles ne tiendraient, si on les recopiait, qu’en une demi-page.
Cette réflexion sur les rapports et les limites entre ces deux pôles de l’écriture est donc habituelle et nécessaire à tout travail d’historien tant ce dernier ne dispose pas immédiatement d’outils propres pour se différencier comme d’autres sciences sociales. En effet, alors que la géographie se forme avec les cartes et dans un rapport étroit avec les sciences dites « dures », alors que la sociologie bénéficie assez rapidement des réflexions dites quantitatives ou qualitatives (statistiques, enquête…), l’histoire a eu bien du mal à se dégager des sources qu’elle utilise à foison. Ce n’est qu’au XIXe siècle que cette professionnalisation s’opère, quasiment au même moment que les autres sciences sociales. Pourtant, le récit d’histoire existe depuis si longtemps qu’il paraît difficile de le dégager de la littérature… Au long des chapitres, Jablonka s’épanche donc sur cet exercice imposé pour tout historien que de s’interroger sur son matériau, une partie de ses matériaux tout du moins… A travers cette frontière, il retrouve les différents aspects de la réflexion historique : les notes de bas de page, l’optique compréhensive, la restitution du réel, l’objectivité sans objectivisme, la prise de recul de l’historien, la difficulté à ne pas trop ordonner un passé par l’écriture de celui-ci ou encore l’obstacle qui consiste pour l’historien à se ranger résolument du côté d’un « nous » (présent) face à un « eux » (ceux du passé qui seraient mis à distance et regardés en surplomb, voire avec mépris)…
On regrettera que dans cette réflexion, le linguistic turn si important que connaît la science historique ne soit qu’évoqué, alors qu’il témoigne d’un considérable renouvellement du regard des praticiens sur les textes, d’une nouvelle manière de les analyser et donc de reformer cette frontière si poreuse entre histoire et littérature. De même, ce thème a été largement travaillé par des auteurs comme Koselleck (Le futur passé) ou Hartog (Régimes d’historicité, Présentisme et expériences du temps) dont l’usage aurait permis sans doute d’enrichir la démonstration. La conclusion sur un art historica qui peut aller dans l’esthétique mais en respectant une épistémologie peut paraître en effet bien stérile.

Les classiques de l’hypokhâgne
L’histoire et la littérature ont donc pu être des genres très proches et dans une approche toute chronologique reprise chapitre après chapitre, leurs rapports, ressemblances et dissemblances sont étudiées. Les premiers chapitres, balayant l’histoire de l’histoire dans cette optique, feront le miel de tout hypokhâgneux en quête de références classiques. Mais l’auteur ne se borne pas à enchaîner auteur après auteur, il les relie, montre leur apport et porte des jugements parfois assez tranchés, parfois peu nouveaux, parfois plus originaux. Ainsi les considérations allusives d’Hérodote à Thierry laissent assez froid. Mais à côté de cela, Jablonka fait émerger des rapports de force entre domaines en cours de séparation (objet de la première partie de l’ouvrage). Chateaubriand par exemple influence le travail des historiens du cœur du XIXe siècle, d’avant la révolution positiviste, avec son récit relevant proprement de la littérature sur les martyrs. De même la préface de Cromwell, rappelons-le, sonne comme un moment important de l’émergence de la réflexion historique parce qu’elle pousse à réfléchir sur la manière de penser la vérité passée et sur sa nature même. On pourrait d’ailleurs mettre sur un plan relativement similaire les biographies de Stefan Zweig plus tardivement. Les rapprochements sont parfois un peu gros cependant : considérer quasiment sur le même plan du paradigme indiciaire Ginzburg et Hérodote, c’est osé… Les prises de position sont pourtant salutaires. En effet l’histoire en France est une éviction du « je ». En quelques pages, l’auteur participe du mouvement de ceux qui cherchent à réhabiliter sa place, du moment qu’il est encadré par les procédés de démonstration de l’histoire, du moment qu’il apporte à celle-ci. En effet le recours à la première personne peut sans cesse rappeler la précaution que le lecteur doit conserver à lire un passé restitué par un non contemporain ou un témoin développant un peu de ses valeurs et de sa perception.
Jablonka aborde bien évidemment le grand débat du XIXe siècle, celui entre l’histoire et le roman prenant pour fond des événements historiques. Il intéressera les plus littéraires, mais en prenant malgré tout toujours le point de vue d’un historien. C’est assez logiquement à cette période de construction de l’histoire comme discipline que l’on peut le mieux percevoir ses frontières… L’architectonique est d’autant plus visible, Balzac ou Zola écrivant autour de leur temps mais ne mettant pas celui-ci au cœur de leur Œuvre. Les grands tournants des rapports histoire – lettres sont aussi ceux du XXe siècle, alors que Duby et bien d’autres se détachent par leur volonté de faire du récit historique quelque chose d’accessible bien rigoureusement que scientifique. L’auteur classe dans cette catégorie Fernand Braudel, dont l’écriture paraît pourtant bien moins accessible qu’un Le Goff ou d’un Jean Favier tout deux récemment décédés.
Il faut donc surtout retenir les chapitres centraux de l’ouvrage en ce qu’ils rappellent les principaux artifices de différenciation entre les deux corps étudiés. Le chapitre portant sur les « opérations de véridiction », c’est-à-dire sur les procédés mis en œuvre par l’histoire pour ne pas être qu’un récit de l’histoire, remet quelques pendules à l’heure : la nécessité de la comparaison, l’enquête, la preuve, les règles de réfutation… La mise en garde est donc toujours de mise pour l’historien, malgré que l’auteur cherche systématiquement à regarder avec autant de distance histoire et lettres. Ainsi les frontières sont poreuses et doivent sans cesse être prises avec précaution, l’exemple du récit proustien étant sans doute la meilleure preuve de cette nécessité de distanciation. Le problème est, qu’à terme, l’auteur lui-même ne semble plus très clairement dessiner cette interface qu’il cherche à étudier, tant l’imbrication ou les échanges sont forts (il prend lui-même pour exemple les écrits historiques sur les criminels d’un Foucault).

Un manifeste pour les sciences sociales
L’ouvrage s’achève par un dernier chapitre qui se veut véritable manifeste. Le ton change, se veut plus revendicatif ; on perçoit des réflexes corporatistes (mot non péjoratif ici) comme la défense de l’université… Que revendique ce manifeste ? De manière synthétique, l’idée est de défendre les sciences sociales, d’éviter qu’elles se délient de la lettre tout en conservant leurs règles, enfin de mettre en avant le pluridisciplinaire. Le programme se résumerait d’ailleurs en trois mots : prouver, plaire, émouvoir.
Le problème est que ce dernier chapitre revendicatif reste mal accroché au reste du texte, qu’il en perd donc un peu de sa force et qu’il perd en capacité de conviction par sa défense des cursus de lettres et sciences humaines et sociales (LSHS)… C’est un peu dommage, la deuxième partie de l’ouvrage et le début de la troisième nous ayant donné déjà envie de réfléchir et d’écrire…

Ivan Jablonka fait œuvre d’une réflexion épistémologique riche sur la question de la frontière entre littérature(s) et histoire. Si le début, très « histoire de l’histoire », n’est qu’un soubassement pour étudier réellement les bornes (autant de procédés méthodologiques) peu à peu établies et qui évoluent, l’étude de ces dernières est un véritable trésor pour qui veut faire de la réflexion, voire une démonstration historique. Le manifeste final, nourri de bonnes intentions, est moins à même d’emporter l’adhésion et aurait eu sans doute plus de portée dans le cadre d’un autre texte.

Visuel : couverture

Informations :
TITRE L’histoire est une littérature contemporaine ; manifeste pour les sciences sociales
Auteur Ivan JABLONKA
Editeur Seuil – Collection : La librairie du XXIe siècle
Date de parution septembre 2014

TARIF – 21,5 euros

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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