Essais
Le piège Daech, des ficelles un peu grosses

Le piège Daech, des ficelles un peu grosses

01 octobre 2015 | PAR Franck Jacquet

En ce début de semaine a été remis le prix Brienne 2015 du livre de géopolitique. Il a été attribué à Pierre-Jean Luizard pour Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, paru en début d’année. Après avoir obtenu les raisons de ce choix par un membre du jury, faisons un petit retour sur le contenu du livre et ce qu’il propose pour comprendre comment il est possible d’en arriver jusqu’à détruire des sociétés de deux Etats ou des temples antiques comme ceux de Palmyre.

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Visuel Luizard

Un panorama des Etats moyen-orientaux en 2015

L’ouvrage a pour principal point fort d’éclairer de manière très claire et synthétique la situation des différents pays de la région. En droite ligne avec ce que souhaitait le jury, l’ouvrage récompensé par le prix de géopolitique s’adresse au grand public, dresse un état des lieux qui semble réaliste et inquiétant à la fois. Les chapitres consacrés au court terme et à l’image arrêtée de chaque Etat aujourd’hui sera vite dépassée par la rapidité des reclassements, mais elle est saisissante et particulièrement réussie.

On comprend les positionnements délicats des dirigeants sunnites de Jordanie, de la péninsule arabique. L’Egypte est peut-être un peu négligée. La Turquie est bien pigée elle-même par sa politique anti-Assad et le retour à l’affrontement avec les kurdes et le PKK. Sur ce point, l’ouvrage est une belle réussite pour évaluer les rapports de force et comprendre l’actualité.

Le recours au temps long pour expliquer les bouleversements récents

On ne peut pas cacher cependant une certaine déception. L’un des axes majeurs de l’ouvrage est d’éclairer l’offensive à succès depuis 2014 de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), devenu Etat islamique (EI) par des processus de long terme. Là où l’on met en avant le plus souvent le rôle de l’occupation américaine qui a déstructuré l’Etat et la société irakienne durant les années 2000, là où les médias insistent sur l’inaboutissement du printemps arabe en Syrie à cause de la répression d’Assad, l’auteur fait un retour salutaire sur plusieurs décennies et remonte au début du XXe siècle.

Il explique que ce sont en partie les découpages hérités des impérialismes européens (notamment la fameuse ligne Sykes-Picot, négociée durant la Grande Guerre entre Français et Anglais) qui sont à convoquer pour comprendre la montée de ce mouvement. Les frontières ont été imposées de l’extérieur, retravaillées à coup de négociations internationales se moquant des sociétés locales déjà imbriquées (les régions de Mossoul ou Tikr?t) et ne tenant pas compte de leurs revendications ou de leurs besoins (Kurdes, minorités libanaises). De ce fait, les enveloppes créées, les Etats modernes, n’ont jamais été réellement appropriés par les populations. Ainsi, les monarchies hachémites soutenues par les Anglais, les mandats français, puis les Etats arabes indépendants ont servi des intérêts claniques, des minorités et n’ont pu dégager d’intérêt commun. Les déstabilisations liées aux extrémismes religieux et à la guerre d’Irak n’ont fait que révéler et accélérer l’échec de ces boutures de l’Etat occidental, ce qui a été démontré par plusieurs auteurs déjà. On comprend donc pourquoi l’Etat islamique a pu être très vite considéré comme « libérateur », au moins en partie par des tribus sunnites excédées par le pourrissement de l’Etat central irakien… L’épisode médiatique de la destruction de la frontière entre Irak et Syrie par bulldozers pour signifier la fin de ces enveloppes est symbolique mais marquante. L’auteur rappelle les instrumentalisations autour de ces tracés.

Le piège 

Que reprocher ici alors ? Au fond, l’auteur néglige dans son recours au temps long la situation de l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle, la réalité du système du millet dans ces régions, le rôle du conflit israélo-arabe… Certaines simplifications peuvent nuire à la compréhension de la réalité. Surtout, on ne perçoit pas l’importance, depuis les années 1970, des dynamiques de la mondialisation qui sont essentielles pour comprendre cet enkystement de l’Etat islamique. C’est parce que le temps long est articulé au temps moyen (une à deux générations) et au temps court qu’on peut comprendre la situation actuelle. Le financement de l’Etat islamique et la connaissance par les populations et de l’organisation du recours aux circuits informels illustre parfaitement ceci. L’auteur n’évoque pas ces questions.

Autre aspect, la question de l’Etat aujourd’hui, dans cette mondialisation encore. Les Etats sont présentés, simplement, comme des Etats manqués au final. Pourtant ce serait négliger leur ancrage (les infrastructures ont quand même progressivement recoupé des frontières…) et leur insertion dans un système international. On pourrait se demander s’il ne faut pas l’argument : ce succès de l’Etat islamique est-il à expliquer par l’échec d’un système inter-étatique international ou au contraire est-il aussi (voire surtout ?) le reflet de ce système inter-étatique ? En effet, la mondialisation comme mécanisme d’enchevêtrement des souverainetés, des flux, de combinaisons des échelles et des ressources entre des acteurs de plus en plus divers (et non plus seulement étatiques) crée des zones grises lorsque ces mêmes  acteurs en ont besoin. Ainsi on a vu Assad libérer le chef islamiste prisonnier de ses geôles et le laisser s’exfiltrer vers l’Irak pour mieux revenir et former un Etat islamique à même de devenir le vrai ennemi des Occidentaux. On voit les communautés syriennes, irakiennes concernées faire de la contrebande depuis que les circuits de la mondialisation commerciale le permettent, avec des acheteurs très diversifiés, sans pour autant privilégier des logiques d’Etat ; cela s’observe d’ailleurs pour les vestiges archéologiques des pays concernés. De même, les grands vendeurs d’armes n’ont-ils pas intérêt à entretenir une foultitude de groupes mal identifiés simplement par intérêt et certainement pas en se posant la question de savoir qui est légitime, qui est l’Etat, qui peut être souverain. On pourrait multiplier les exemples.

A terme, on se demande donc si le « piège Daech », très bien décrit dans son développement actuel par l’auteur, n’est pas au fond une manifestation d’un « piège » tendu par la mondialisation et ses effets mal contrôlés.

Informations ouvrage : LUIZARD, Pierre-Jean, Le piège Daech; l’Etat islamique ou le retour de l’histoire, Paris, La Découverte, mars 2015, 187p. [ISBN : 978-2-7071-8597-6, 13,5 euros]

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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